Critique « L’architecture du chaos » (1989) par Jana

Le mardi 11 décembre 2018, le cimetière israélite d’Herrlisheim a été profanée à Strasbourg. Plusieurs dizaines de stèles ont été taguées de croix gammées et recouvertes de graffitis antisémites. L’acte fait partie d‘une série d’épisodes de vandalisme que nos concitoyens ont témoigné pendant les derniers mois et qui se propagent partout en France. Dans ce contexte qui inquiète notre communauté et les autorités de l’Etat, le cinéma l’Odyssée lance dans la programmation du 14e Mois du cinéma Allemand et Germanophone, le prestigieux documentaire, L’Architecture du Chaos de Peter Cohen. La production audiovisuelle suédoise trace les grandes lignes de la conception esthétique d’Hitler, qui a débouché sur un idéal politique de Beauté et de Pureté pour le troisième Reich. Classique du genre, le documentaire est devenu une source historique importante à la compréhension du régime nazi et de l’antisémitisme.

Parmi les images de brouillons, peintures et dessins, Cohen nous projeta le profil artistique du jeune Hitler et ses ambitions de devenir architecte. Malgré la tentative frustrée d’entrer à l’académie de Beaux Arts de Viena, le futur dictateur continue à travailler comme artiste jusqu’à 1920. La politique n’était pas dans son horizon a priori. L’étude de Cohen sur les correspondances d’Hitler montrent l’impact décisif de l’Opéra Rienzi de Wagner sur son esprit. C’est à partir de l’expérience esthétique vécue dans le spectacle que la politique vient au centre de ses intérêts. L’antisémitisme, le culte nordique et le mythe du sang pur, très présentes dans les oeuvres de Richard Wagner, s’unissent en vue de fonder un modèle d’art pour une nouvelle civilisation. Ce sont les images de croix, symboles de propagande, brouillons de bâtiments et uniformes qui  révèlent la conception esthétique du Reich formulée par Hitler bien avant son arrivée au pouvoir en 1933.

 Le point fort du documentaire est la séquence des images et vidéos de grands rassemblements annuels du parti nazis. L’organisation spatiale, la disposition de l’armée,  la conception des drapeaux et des symboles du régime sont élaborés de manière précise et nous donne l’impression d’être en face d’un metteur en scène en plein exercice du pouvoir. Hitler joue un rôle majeur que celui du politicien; il se présente comme le “régénérateur” de la culture allemande et de sa grandeur. Depuis le début de son mandat, il conduit une politique de déconstruction de l’art contemporain en la classifiant tel que “l’art dégénéré” et source de “dépravation spirituelle et intellectuel” du peuple allemand.

Les expositions de l’art étaient organisées par le gouvernement et montraient un idéal de l’art en opposition à l’art “dégénérée”. À travers les images de l’époque, on découvre   certains types de représentations dites “imparfaits” et le parallèle que les autorités nazis établissaient entre elles et le peuple juifs et les  handicapés. C’est par les principes supérieurs de Beauté, Pureté et Santé qui le peuple allemand passe à régler sa vie quotidienne. Selon le réalisateur, la force du nazisme résidé en grande partie de l’ambition de créer un homme nouveau capable “d’embellir le monde”. Pour atteindre cet objectif, l’homme est obligé à se débarrasser de l’impureté, soit par la métissage, la maladie ou la convivialité avec les  “peuples impurs”. Dans ce sens, la séquence des extraits des propagandes nazis illustrant parfaitement comment le régime associait juifs à parasites. L’architecte du Chaos étends son empire, approfondit l’extermination de juifs et, en même temps achète belles oeuvres d’art et construit magnifiques bâtiments publics. C’est le paradoxe que Cohen nous fait vivre par la photographie et la peinture d’une guerre sanglante; chaos qui trouve ses limits en décembre de 1941 autour de Moscou.  

Entre source historique et approche originale, l’Architecture du Chaos est le résultat d’un regard artistique sur le nazisme. Cohen décrit comment Hitler fait de la réalité sa propre création artistique à travers la conception de l’Homme et de Beauté qui n’est pas de l’ordre de l’humain. Le documentaire nous interroge sur les limites concrètes des ambitions humaines des idéologies du XXe siècle. Entre images belles et terrifiantes se déroule devant les spectateurs, le drame d’un régime qui a connu la grandeur et la chute. Cohen nous fait comprendre que Hitler  vit  une “seconde réalité”,  où il “éclipse la réalité, le sens commun et l’éthique de la société”[1]. À travers la négation des “imperfections”, il s’auto-divinise et enferme une société dans sa propre création inhumaine.   Malgré la longue durée et le rythme un peu monotone, L’Architecture du Chaos est un excellent documentaire sur le nazisme, l’antisémitisme  et aussi, sur les limites éthiques de l’art. L’influence de Wagner sur la pensée politique d’Hitler est décisive et soulève des questions sur la responsabilité des artistes par rapport à sa création. Dans notre contexte de plus en plus instable, où les actes antisémites nous inquiètent et le phénomène des fakes news se propage, Peter Cohen nous avertit sur les dangers de vivre dans une “seconde réalité”, complètement déconnecté des faits réels et des expériences humaines de fragilité, maladie et impuissance. C’est un ouvrage majeur dans le genre qui nous fait confronter le problème du relativisme des nos valeurs fondamentales, tel que l’égalité et la dignité de la vie humaine. 


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