Critique de «12 hommes en colère» par Antoine Ponza

12 hommes en colère, Sidney Lumet, 1957D

D’utilité publique

Le premier long métrage de Sidney Lumet ouvre de manière flamboyante une filmographie consacrée majoritairement à interroger les mécanismes de la démocratie à l’américaine. Douze hommes en colère (1957), drame historique à huis clos, s’impose comme un jalon essentiel du cinéma engagé pour la justice sociale.

Il est rare qu’un long métrage paraisse plus long qu’il ne l’est vraiment et que cela compte comme une de ses qualités. Twelve angry men (en version originale) fascine du début à la fin, et lorsqu’il s’achève au terme d’une heure et demi de débats acharnés, laisse exténué le spectateur qui a vu se jouer sous ses yeux le destin d’un adolescent et, à un autre titre, de douze hommes en colère. La place de ce premier long métrage de Sidney Lumet au sein des compétitions cinématographiques occidentales, lorsqu’il parut en 1957, dit peut-être déjà quelque chose de son contenu. Boudé à Cannes, il fut sélectionné pour la 30e cérémonie des Oscars, au côté de quatre films adaptés de romans. Un de ses concurrents, Le Pont de la rivière Kwaï, de David Lean, remporta les récompenses du « meilleur film » et « meilleur réalisateur ». Face à un habitué des adaptations fleuves qui entretiennent les mythes romanesques (Les Grandes espérances, Oliver Twist ou Le Docteur Jivago) ou historiques (Le Pont de la rivière Kwaï donc, narrant l’héroïsme d’un officier américain au Japon, et plus tard Lawrence d’Arabie, narrant l’héroïsme d’un officier britannique dans la péninsule arabique), le jeune Lumet et son adaptation d’une pièce de théâtre méconnue aura du se satisfaire des honneurs de la Berlinale, lors de laquelle il reçut l’Ours d’or. Le choix de l’épure formelle l’éloigne du grand spectacle et l’artifice principal du film réside justement en sa durée.

Afin de rendre compte de la discussion d’un jury lors d’une affaire criminelle, et donner l’impression au spectateur d’y assister de bout en bout, en en restituant en fait sa substance essentielle, Lumet s’inspire de la règle des trois unités issue de la dramaturgie classique. L’ensemble du film se situe au tribunal de la cour suprême de justice de l’état de New-York, à Manhattan, pour l’unité de lieu. Les tractations du jury, part décisive du procès, relèvent de l’unité d’action. Quant à l’unité de temps, plusieurs heures de délibération sont ramenées à la durée du film, grâce à l’emploi d’ellipses temporelles. Les paroles salvatrices ou accusatoires des jurés formant le cœur de la narration, leur contextualisation s’effectue en quelques plans d’introduction. Le premier d’entre eux, un panoramique vertical, place le spectateur au pied du tribunal, symbole de l’appareil judiciaire. La contre-plongée figure sa puissance et par extension celle des autres institutions républicaines : formées par et pour les citoyens, elles peuvent autant les broyer que les porter aux nues. Sur le fronton du bâtiment, une inscription, tronquée par le cadrage, relate cette ambiguïté : Administration of justice is the firmest pillar of good. Si la justice d’état assoie le bien (commun), reste pour les protagonistes et les antagonistes de l’œuvre à définir son programme. Un plan séquence, ensuite, montre l’activité fourmillante à l’intérieur du tribunal. Puis un ensemble de plans annonce l’objet de la délibération du jury : le parricide prémédité supposément commis par un jeune homme. En possession d’éléments retenus contre lui, douze jurés doivent décider à l’unanimité si, à leurs yeux, l’accusé est coupable. Dans ce cas, il tombera sous le coup de la peine capitale. La brièveté de cette exposition souligne tant le caractère irréductiblement expéditif de l’affaire que la lourde responsabilité incombant aux jurés. Les enjeux du grand théâtre de la justice ainsi mis en place, les derniers de ses acteurs entrent en scène.

Dans une salle attenante abandonnée à la température étouffante d’un jour d’été, les personnages eux-mêmes vont dicter leur météo, tempête ou vent contraire. Ils incarnent douze typologies, en théorie hétérogènes, bien que représentatives d’une société principalement urbaine et marchande. Plus encore, ils sont laudateurs, au moins par passivité, d’un monde réactionnaire, acquis à une idéologie du châtiment, qui aboie qu’essayer de comprendre sa propre structure et son fonctionnement mène de facto à excuser la criminalité d’individus jetés à sa périphérie. Constitué de la sorte, le jury lui-même oublie d’exercer son droit au reasonable doubt, à la remise en question. À une main contre onze, le seul juré qui ne se prononce pas d’emblée pour la condamnation irrémédiable ne cherche pas en premier lieu à disculper l’accusé, mais à discuter l’accusation. Sa détermination obligera ses adversaires à entendre sa voix tout en interrogeant la leur. Ce personnage d’architecte, dressant les fondements d’une société plus juste, met au jour la colère intérieure de ses contemporains. Ne serait-elle pas, en définitive, le symptôme d’un système qui force un ensemble de citoyens, bon gré mal gré, à en exécuter un autre ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s