Critique de Les demoiselles de Rochefort par Calvin Roy

Les demoiselles de Rochefort, Jacques Demy, 1967

À Michel Legrand & Stanley Donen.

En à peine deux mois, l’année 2019 a déjà été tragique pour le petit monde de la comédie musicale. Stanley Donen, immense réalisateur de Chantons sous la pluie, a tiré sa révérence. Nous avons également dit adieu à Michel Legrand, immense compositeur ayant mis en musique les films de Jacques Demy. C’est avec un pincement au cœur que j’écris sur Les Demoiselles de Rochefort, certainement le travail le plus mémorable du musicien. Qui n’a jamais fredonné sa chanson sur les « sœurs jumelles nées sous le signe des Gémeaux »…

Un convoi de camionnettes, de motards et de cavaliers empruntent le pont transbordeur en direction de Rochefort. Ils mettent pied à terre et entament quelques pas de danse lancinants, annonçant la fantaisie qui éclora par la suite, de l’autre côté de la Charente. S’ouvre alors une parenthèse enchantée. Les Demoiselles de Rochefort est un film réjouissant avec des personnages extraordinaires et une musique inoubliable. Jacques Demy signe ici un film solaire et magnifique.

L’arrivée des forains en ville bouscule la tranquillité de la petite ville. Les jumelles Solange et Delphine, l’une enseignant le musique et l’autre la danse, aspirent à vivre de leur art à Paris. Leur plan pourrait bien être bouleversé par les jeux de l’amour et du hasard… Les personnages tombent amoureux les uns les autres, les coups de foudre pleuvent sur Rochefort. Mais Jacques Demy, plein de malice, joue avec les nerfs du spectateur : les protagonistes ne cessent de se louper, de se croiser furtivement, de se perdre et de se reperdre, n’arrivant jamais à rencontrer l’âme sœur dont ils rêvent. La petite ville est le théâtre d’un astucieux chassé-croisé délicieusement frustrant mais jouissif. En ce sens, l’utilisation de la musique est brillante : non seulement les thèmes musicaux sont tous extraordinaires et immédiatement identifiables, mais ils ont également une grande importance narrative. L’intrigue à tiroirs du film est renforcée par des chansons associées à chaque personnage, se faisant échos en différents moments clés du films. Le spectateur saisit instantanément les ponts qui se construisent musicalement entre les scènes et les personnages, à défaut de se construire physiquement. La musique est omniprésente mais jamais écrasante ; elle est le liant entre les personnages, elle est le squelette du récit.

D’aucuns pourraient penser que les comédies musicales sont trop mièvres et naïves, parce que « trop » enchantées. Bien sûr, Les Demoiselles de Rochefort chantent et dansent leur amour, mais pourtant l’ombre de la réalité plane sur le film : des factions de militaires se glissent furtivement à l’image et jalonnent le récit, comme une piqûre de rappel du monde réel… Alors que les couleurs sont éclatantes et que les musiques sont enjouées, l’horreur s’immisce dans l’œuvre, notamment à travers une affaire de meurtre étonnante et pleine d’humour noir : « tiens, on a découpé une femme en morceaux rue de la Bienséance… ». Le vernis craquelle, la réalité rattrape la fiction.

Et quel vernis ! Tout respire la fraîcheur. Le travail sur les costumes et les décors est exceptionnel. À la fois épuré et plein de fantaisie, le film joue par exemple sur le contraste entre la tenue blanche des marins et l’uniforme sombre des militaires. Les décors, eux, sont du bonbon pour les yeux. Ce sont des mines de détails (les bouches d’incendie sont peintes en bleu ou rose pastel) dans lesquels Wes Anderson a probablement pioché. Aussi, les chorégraphies et les chansons sont remarquables. Elles sont magnifiées par les prouesses techniques du film : la caméra semble flotter, affranchie des lois de la gravité. Elle quitte la rue, s’élève dans les airs, s’immisce par les fenêtres des immeubles… Une véritable performance, surtout pour un film de 1967 ! La caméra danse avec les acteurs. De plus, le montage leur laisse le temps de s’exprimer dans des longs plans fluides et glissants

Avec Les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy raconte que malgré l’horreur et les difficultés, malgré l’impossible et les mauvais tours du destin, l’amour, d’une manière ou d’une autre, trouve son chemin.

Le film s’achève comme il a commencé, sur le pont transbordeur, en sens inverse. La fantaisie survivra-t-elle par delà la Charente, ou la rude réalité rattrapera-t-elle cette parenthèse enchantée ? C’est la gorge serrée que nous abandonnons ces merveilleux et lumineux personnages dans l’obscurité de la salle.

Merci Michel Legrand. Merci Jacques Demy. Vous nous manquez beaucoup.

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