Critique de «Les Recrues» par Janaina Iszlay

Les recrues,
Bernardo Bertolucci, 1962

Premier film du réalisateur italien Bernardo Bertolucci, Les Recrues (1962) tourne autour d’une enquête policière sur le meurtre d’une prostituée. Âgée de 21 ans, le jeune cinéaste manifeste déjà la sophistication de son style sur la lente découverte de la vie quotidienne des faubourgs de Rome.

Le corps d’une prostituée est retrouvé à proximité d’un parc. Au soir du crime, plusieurs personnages croisent le chemin de la victime. Une investigation est lancée autour des derniers moments de leur vie par un agent de police qui interroge des suspects: un jeune voleur de sacs, un ancien malandrin, un soldat naïf et deux garçons maladroits à la recherche d’argent. Ces types présentent leurs versions des faits, alors que les images racontent une histoire différente de celle qu’ils ont témoigné à la police. Le mystère de l’enquête s’approfondit à travers de longs flash-backs qui déploient les événements vécus par les personnages pendant le temps qui précède l’heure du crime. Le tonnerre et la pluie, ainsi comme la scène de la prostitué dans sa chambre qui se préparer pour sa nuit, reviennent à plusieurs reprises au cours du film et constituent le fil poétique qui rejoint les récits des suspects.

Le titre original du film, La commare secca est une expression du dialecte romain qui, en français, on traduit par « la grande faucheuse ». Il s’agit d’une représentation de la Mort qui vient recruter ses victimes à chaque jour. Une prostitué est la victime choisie par hasard parmi les habitants de la ville. La cause du crime reste trivial. Ce n’est pas la mort le sujet qui ressort du film, mais l’ordinaire gris des jours vécus par une population de petits voyous, malandrins et misérables. C’est à travers les scènes quotidiennes comme une visite au Colisée, une simple promenade au parc à côté des jeunes filles ou la contemplation de Rome du haut d’un belvédère que Bertolucci nous fait découvrir la vie des faubourgs romains. L’atmosphère poétique est renforcée par la beauté des paysages, de l’architecture et des chansons entonnées par les personnages au cours des récits. Le tonnerre et la pluie nous réveillent des moments lyriques et nous ouvrent la scène aux dernières actions quotidiennes de la prostitué dans sa chambre. Enfin, le passage du temps est au coeur du film; temps de vie qui passe dont la fin on ne connaît jamais; temps qui coule comme le corps du jeune garçon qui disparaît sous le courant de la rivière dans une des plus belles scènes de la pellicule.

La structure narrative est remarquable et contribue à la construction poétique du passage du temps. Tel que Roshomom de Kurosawa, Les recrues, présente différents récits sur les évènements qui précèdent l’heure d’un crime et nous offre divers perspectives sur un même fait. Bertolucci les rejoint à un fil central temporel, – la scène de la prostitué dans sa chambre-, qui lui permet de construire la simultanéité entre les actions des suspects. Comme dans un zoom qui s’ouvre peu à peu jusqu’au moment dont le panorama complet de la scène nous apparaît, le film nous fournit à chaque récit plus d’informations de la soirée du crime jusqu’à la résolution de l’enquête. Construction narrative sophistiquée qui maintient l’intérêt du spectateur soit par le mystère autour du crime soit par la beauté des scènes de la vie quotidienne dans les banlieues romaines. On a l’impression de transiter entre deux atmosphères de temps différents; le temps dynamique des faits qui sont vécus au cours de la nuit du crime et le temps dilaté de la contemplation poétique qui est vécue au cours de la journée.

Bertolucci renforce l’idée de passage du temps à travers la tournage de divers plan-séquences dans lesquelles la caméra est toujours en mouvement, derrière le dos des personnages. Les belles panoramiques de Rome et des paysages naturels de la périphérie de la ville nous remettent à l’univers artistique de Pasolini : ami avec qui le jeune cinéaste avait déjà travaillé en tant qu’assistant sur Accatone en 1962. Avec un scénario écrit à trois mains par le Pier Paolo Pasolini, Bernardo Bertolucci, Sergio Citti et les belles performances de Francesco Ruiu, Giancarlo De Rosa, Gabriella Giorgelli et Carlotta Barilli, le film est une grande réussite qui dépasse le défi initial qui était de créer un film pasolinien. En effet, Les recrues est déjà une création originale où Bertolucci développe, dans un style narratif propre, le thème de l’éphémère de la vie humaine.

Dans le cadre de notre programmation de février-mars, le cinéma L’Odyssée vous invite à apprécier cet admirable ouvrage cinématographique, rendant hommage au grand réalisateur de Le dernier Tango à Paris, 1900 et Le Conformiste, qui est décédé en novembre dernier.

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