Critique de La Strada par Janaina Iszlaji

La Strada, Federico Fellini, 1954

Chef-d’oeuvre de Federico Fellini, La strada est un film de beauté inégalée qui laisse une trace marquante dans la mémoire des spectateurs. Inscrit dans la tradition du road movie – films où le déplacement dans les différents endroits correspond à un itinéraire intérieur, – le réalisateur film l’histoire touchante de deux artistes en quête de leurs identités et de leurs voix artistiques dans un contexte où règne la misère matérielle. La communication entre les personnages devient problématique à cause des barrières psychologiques qui rendent difficile la libre expression de leurs sentiments. Dans une Italie d’après-guerre, marquée par les fractures sociales de l’ancien régime fasciste et par l’optimisme autour du miracle économique des années cinquante, le film nous présente le portrait d’une société remplie de contrastes qui essaie de se reconstruire en tant que nation. Salué par la critique internationale, La strada a remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère de 1957. C’est un classique incontournable pour tous les admirateurs de Federico Fellini et du cinéma italien.

Fellini nous projette dans le monde de Zampano et Gelsemine, artistes itinérants qui font des spectacles de tours de force et de pitreries parmi les villes italiennes détruites par la guerre. Zampano, homme assez brutal, hâbleur et égoïste achète Gelsemina, une fille naïve, fragile et généreuse pour être sa partenaire lors de son grand numéro de briseur de chaînes. Incapable de démontrer ses sentiments, Zampano ne lui accorde pas beaucoup d’attention et la maltraite. Le spectateur suit le quotidien des deux personnages entre bouffonneries et conflits permanents. À l’occasion d’une fête populaire, Gelsemine rencontre « le fou », un clown équilibriste qui la fascine avec son numéro de cirque. La relation d’affection qui s’établit entre eux agace Zampano, ce qui les empêche de travailler ensemble. La difficulté de communication entre ces mondes antagoniques se désignent dans une confrontation entre le vrai et le faux, l’art et la vie. On passe de l’univers poétique de la chanson de Nino Rota jouée par Gelsemine lors de la scène du couvent, à la réalité d’un meurtre accidentel à la marge d’une rivière. Les personnages sont caractérisés par le désarroi existentiel face aux incertitudes de la vie; attributs qu’on retrouve souvent chez les héros de Fellini.

Fellini explore l’ambiance dramatique de la misère à travers les paysages de destruction dans des plages désolées, faubourgs démolis, terrains vagues et campagnes dépouillées. Ces décors naturels filmés sous la lumière crue sont propres à l’esthétique du néoréalisme italien, marqué par une certaine précarité des moyens de production et par la recherche de vérité. Le scénario écrit par Federico Fellini, Tullio Pinelli et Ennio Flaiano est une chronique simple qui nous décrit un voyage où l’action centrale est apparemment diffuse. Ce sont les longues séquences descriptives sans événements particuliers sur le déploiement de l’action, qui constituent le point essentiel du film; les personnages se révèlent le mieux lorsqu’ils n’agissent pas. La mélancolie et l’agitation, le tourment et la joie, la détresse et l’espérance sont quelques sentiments qui habitent continuellement l’âme des protagonistes et qui nous sont révélés par les interprétations magistrales de Giulietta Masina, Anthony Quinn et Richard Basehart.

Malgré le fait que le film ait été considéré comme apolitique pour certains critiques italiens de l’époque, La Strada se consacre à la subjectivité des personnages nous invitant à réfléchir sur les aspects psychologiques profonds qui nous emprisonnent et qui nous conduisent à la violence. Plus que victimes de leur condition sociale, Gelsemine et Zampano représentent les parties de notre âme: d’un côté la puissance créative et généreuse; de l’autre la puissance destructive de la peur et de l’égoïsme. Dans le contexte italien, les larmes de Zampano gagnent un sens symbolique majeur: les remords et les regrets d’une société qui se retrouve encore cachée dans les ombres de son passé fasciste. Devant ce monde, Fellini nous présente « la fable de l’innocence trahie », où « l’espérance navré en un monde limpide fait de rapports de confiance» nous semble impossible. La Strada est enfin, un film émouvant, de beauté parfois triste, mais inoubliable. L’Oeuvre tout à fait passionnant qui nous interroge sur le rapport à notre sensibilité et mérite d’être vu et revu plusieurs fois !

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