Critique de Le pornographe par Matthias Giachino

Le pornographe, Shohei Imamura, 1966

Nouveau programme de l’Odyssée, nouvelle découverte à partager. Un rendez-vous qui commence à prendre le chemin de l’habitude avec cette troisième critique. Le sujet du jour est une pépite plutôt rare qui a eu le droit à une récente version restaurée : Le Pornographe de Shohei Imamura. Cette œuvre, peu connue par le grand public, défend pourtant avec brio l’esthétisme et la vision nipponne du 7ème art.

Rapide topo sur le cinéaste. Shohei Imamura (1926 – 2006) fait partie d’une nouvelle génération de réalisateur japonais marqué au fer rouge par les conséquences de la 2nd Guerre Mondiale. A cette époque, le Japon se retrouve entre deux feux : d’un côté un traditionalisme profondément ancré au sein de la nation et de l’autre une libération des mœurs largement influencée par l’américanisation et le relancement économique du pays. Provocateur et à contre-courant, Imamura va faire de cette période un support à son œuvre en réalisant de fortes critiques sociales envers son pays natal. Il affectionnera particulièrement les points de vue des marginaux ou du bas de la société en proposant des sujets propres aux traits de l’être humain comme la morale, la folie, le caractère animal, les horreurs de l’histoire. Le Pornographe, réalisé en 1966, épouse à merveille ces thématiques.

Le petit aparté étant terminé, les lumières s’éteignent, le temps s’arrête : place au cinéma, place à l’émotion !

Très vite, on seconde Monsieur Ogata, en plein tournage d’un film où le lieu semble bien à l’abri des regards… On comprendra aisément que ce dernier est un cinéaste qui, pour subvenir aux besoins de sa famille, tourne des films érotiques pour de riches clients. On lui commande des fantasmes, il les réalise. Une fantaisie qu’il doit manier avec précaution tant la société japonaise n’est pas friande de ce cinéma parallèle. Et pourtant son nombre de client atteste une demande des plus fortes… Un paradoxe qui est souvent exploité par Shohei Imamura.

Le monde dans lequel vie notre protagoniste, M. Ogata, est des plus organiques. Son quotidien est un combiné de deux des vices les plus palpables : le sexe et l’argent. Tout d’abord, on écume avec lui ses déboires de réalisateur, ses tracas tant techniques qu’humains. Comme un film dans le film, on alterne devant et derrière la caméra, monde professionnel et monde personnel. On plonge avec lui dans de la découverte de l’érotisme japonais qui, au lendemain de la 2nd Guerre Mondiale, trouve sa source essentiellement dans des milieux plutôt réservés voir secrets. Mais attention ! La « pornographie » du titre n’est donc pas celle que l’on pense. Elle ne désigne pas des corps ouvertement offerts et indécents, mais plutôt une mise en scène ambigüe liée à l’aspect voyeuriste du film.

Ce voyeurisme représente l’essence même du film et plonge petit à petit le spectateur dans le dérangeant. On est poussé dans l’intimité d’une vie de famille où la survie ne tient qu’à un emploi. On est aussi poussé dans l’intimité d’une vie professionnelle où la survie ne tient qu’à des fantasmes toujours plus poussés. Ainsi, que ce soit la vie du réalisateur, l’argent en jeu, la mise en lumière des corps, tout est palpable.

Cependant, cette forme si vivante va au fil des minutes s’étioler et s’égrainer dans la noirceur du film. Le voyeurisme de la profession va rapidement prendre le pas sur M. Otaga et dépasser le cadre de l’image. En se mettant le plus à nu possible, on découvre la cruauté de l’homme. Ici, ce n’est pas ce qui est montré le plus choquant : c’est la perversion de l’homme scruté au millimètre et cela dans ses moments les plus sombres. D’autant plus qu’Imamura joue habilement avec le cadrage de son film, chaque angle montre l’homme sous un nouveau visage. Et c’est à ce moment précis que le réalisateur nippon donne la réplique à ses personnages pour entamer des réflexions philosophiques et sociales.

Ainsi, la narration du film nous amène lentement à lâcher de plus en plus la chair pour s’installer dans ces réflexions où se mêlent démence, désirs et inhumanité d’un homme. La frontière de la moralité se brouille et vole en éclat. On quitte les fantaisies érotiques d’Ogata pour au final vivre la descente aux enfers de ses valeurs. Illustration d’une avidité toujours plus dévorante, M. Ogata va devenir un véritable marchand de chair où l’immoral connaîtra un prix. Paroxysme de cette folie, un dernier acte où le réalisateur ne veut plus de la limite liée au corps humain et souhaite s’affranchir de tous les interdits en s’orientant vers la création de corps artificiels…

Générique de fin, par ici la sortie. Une fois dehors, une sensation étrange parcours le corps et l’esprit. Un sentiment si particulier auquel on est peu habitué ou du moins que le cinéma occidental montre peu. Et c’est pour cela qu’il faut aller le voir ! Cette sensation est le résultat d’un voyage marquant et intriguant au plus profond de l’animal dénommé “homme”. Ce n’est pas pour rien que le sous-titre du film est « Introduction à l’anthropologie ». Le Pornographe c’est une étude des comportements humains et notamment de ses penchants les plus sombres.

Il faut souligner que la patte du réalisateur japonais est bluffante : il arrive à plonger le spectateur dans un inconfort viscéral. Cela amène à être sans voix devant la dureté de certaines scènes et pourtant c’est fait avec délicatesse et suggestion. Avec plus de recul, on peut s’apercevoir qu’Imamura expose sa vision de la société japonaise de l’époque. Une population face à une nouvelle liberté, où les individus se sont retrouvés pris dans un étau entre le traditionalisme d’une nation et une modernité dont ils ne saisissaient ni les enjeux ni les limites.

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