Critique de Yentl par Antoine Ponza

Yentl, Barbra Streisand, 1983

À l’âge du genre

Yentl, film musical réalisé et interprété par la chanteuse Barbra Streisand à l’orée des années 1980, met en scène les turpitudes d’une jeune juive au début du siècle dernier. Il ressemble à un conte parfois kitsch, à ne pas lire seulement au premier degré.

En 1904, dans une communauté villageoise de juifs ashkénazes, à l’Est de l’Europe, la culture religieuse attribue aux hommes et aux femmes des rôles très distincts. Mais au sein d’une maisonnée instruite, où les adolescents viennent s’initier aux discussions du Talmud, réside une anomalie. Derrière les fourneaux, Yentl, héroïne éponyme, semble connaître le texte mieux qu’eux. Et pour cause, son père lui en autorise l’étude à rideaux tirés, sous sa propre houlette bienveillante. La disparition de la mère et du fils expliquent-ils la relative tolérance du père, qui souhaiterait tout de même voir sa fille mariée ? Quoi qu’il en soit, l’enthousiasme de la jeune femme va plus à la réflexion qu’aux légumes du marché. Mais même quand y apparaît la charrette du marchand de livres ambulant, l’achat d’ouvrages sérieux lui est interdit, car on préconise à la clientèle féminine la lecture de romans photos. Yentl doit alors recourir à l’astuce et faire passer sa demande pour celle de son père. Elle ne se soucie pas outre mesure des on-dit et ne les comprend pas, chante-t-elle : « à quoi bon avoir un esprit si ce n’est pour s’interroger ? » Cependant, son esprit manque de sainteté aux yeux des bien-pensants, et à la mort du père, sa soif d’apprentissage et de liberté la contraint à s’exiler, par le moyen d’une énième cachotterie, de taille : adopter l’apparence d’un garçon.

Sorti en 1983, première réalisation de Barbra Streisand, elle-même de culture juive ashkénaze, Yentl constitue une adaptation – désavouée par l’auteur – de la nouvelle des années 1950 Yentl, the Yeshiva boy, d’Isaac Bashevis Singer. Streisand, alors vedette de Broadway, s’est approprié au cinéma le rôle et le destin de Yentl par le biais de son médium privilégié, la comédie musicale, divertissement populaire au cœur duquel la voix tient une place prépondérante. Entrecoupée de passages chantés, aux inflexions parfaitement reconnaissables de la Streisand de cette période, la bande-originale a été composée par Michel Legrand. Néanmoins, si l’on peut noter une certaine légèreté et un comique de situation sous-jacent, la trame globale relève davantage du drame. Cette autoproduction se veut également documentée ; elle présente un aspect marqué de reconstitution, en termes de costumes et de décors. Son directeur de la photographie, l’américain David Watkin (qui sera mobilisé par Out of Africa deux ans plus tard) augmente cet effet par l’emploi de couleurs chaudes qui donnent à la pellicule la tonalité d’un album d’images anciennes. Le mélange des genres ne passe pas inaperçu, mais n’est pas uniquement formel.

Loin de son village natal, Yentl s’est lancée en quête d’une yeshiva où poursuivre son apprentissage spirituel. Grimée en garçon imberbe à lunettes, sa détermination et sa connaissance préalable des textes sacrés, au hasard d’une rencontre à la taverne, lui permet d’intégrer un lieu d’étude. Le fougueux et brillant Avigdor (Mandy Patinkin) a été séduit par sa rhétorique aiguisée et sa curiosité. S’ensuivront des quiproquo shakespeariens, entre échanges d’époux et familiarités viriles. Il a été fait le reproche à Barbra Streisand de jouer un rôle qui ne correspondait pas à son âge à la ville. D’une part, sa performance de jeu convaincante souligne le dogmatisme cruel fort connu du cinéma américain à l’égard d’un âge requis des femmes à l’heure de plaire et tourner. D’autre part, ce reproche tombe à côté de la plaque – qui honore Streisand sur le Hollywood Walk of Fame – en entérinant justement une approche du film par les questions du genre et de la norme. À l’instar de son interprète peut-être, Yentl confère peu d’importance à son apparence, puisque compte principalement selon elle le développement de ses connaissances et la vivacité de sa réflexion. Son déguisement d’homme, assez sommaire, se résume à des vêtements attributifs et des cheveux courts. Bizarrement, personne ne s’étonnera de son absence de pilosité, alors même qu’une barbe aurait dû corroborer son appartenance à un groupe à la fois masculin et religieux. Alors, afin d’entrer dans une communauté à laquelle on n’est pas prédestiné et plus généralement d’agir sur la possibilité des choix que l’on souhaite se donner, le décider suffit-il ? Peu s’en faut ici, puisque seul le dévoilement d’une identité physique indubitablement contraire aux prescriptions conditionnerait l’exclusion. La mise en scène révèle les coulisses d’une société où l’identité individuelle choisie importe peu, puisqu’elle paraît irréfutable, par rapport à une conformation aux attentes sociales relatives à cette identité. Yentl, qui joue par ailleurs sur la représentation des préférence sexuelles, expose donc cette simple hypocrisie. Moralité : assigner un genre mène à ne le penser qu’en caractéristiques supposées.

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