Critique de «Monty Python, sacré Graal» par Antoine Ponza

Monty Python, sacré Graal, Terry Jones et Terry Gilliam, 1975

Sérieux Graal

Et si un sommet de l’humour britannique, sous les dehors d’un grotesque satirique, se révélait pétri de références anciennes ? Première réalisation des Monty Python, Sacré graal !, sorti en l’an de grâce 1975, dépoussière à sa façon notre vision du Moyen Âge.

Épopée médiévale à base de cascades improbables et d’enluminures animées (façon Panthère rose), Sacré Graal ! (Monty Python and the Holy Grail) semble considéré comme un film culte. Pourtant, au côté des films d’aventure hollywoodiens des années 1930 à aujourd’hui, peuplés de chevaliers durs à cuire et de belles jouvencelles, le saint récipient fait tache. Dès le générique blagueur, situant par exemple le tournage en Amérique du Sud, puis l’action en quatre-vingt-treize au carré après Jésus-Christ, celui ou celle qui s’attendait à un divertissement aussi héroïque qu’un film de Ridley Scott sera surpris. En novembre 2017, à l’occasion de l’exposition Néogothique ! Fascination et réinterprétation du Moyen Âge en Alsace à la BNU (Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg), une projection de cette première réalisation pour le cinéma, sortie en 1975, de la troupe comique des Monty Python, avait été commentée par deux historiens. Ils saluaient l’intérêt des références du film et y démêlaient le vrai du faux.

Entre une tripotée de religieuses nymphomanes tentant de soustraire les chevaliers de la Table Ronde à leur vœu de chasteté et un jeune seigneur ouvertement gay secouru telle une princesse de conte de fée par un macho brutal, le ton de Sacré Graal ! semble à la rigolade. Non sans intérêt, annonçait Georges Bischoff, professeur d’histoire à l’Université de Strasbourg, car « la parodie nous aide à décoder les originaux qu’elle imite ». De toute façon, « le Moyen Âge est une forgerie, une construction plus ou moins juste, laissant place à l’imaginaire », avouait-t-il. D’ailleurs, le film évoque en creux, par inversion, le courant médiévaliste du début de siècle, très présent en Europe rhénane. S’y inscrivent Les peintures de Léo Schnug (on en trouve certaines dans les musées de la Ville et ses décors muraux au château du Haut-Kœnigsbourg) ou de Charles Spindler, qui investissent une vision du Moyen Âge idéaliste, bien que « souvent sombre et emprunt[e] de connotations macabres ». Par ailleurs, ce courant « constitue un enjeu politique et scientifique » : sa « relecture nationaliste » de l’ « âge d’or de la culture germanique » s’inscrivant bien sûr dans une époque d’entre-deux guerres, lors de laquelle la construction d’un mythe national diffusait un « souffle épique qui stimule la création artistique et littéraire [et] magnifie les héros et leurs exploits ». Ces appropriations ne sont pas sans rappeler, plus tardivement, l’adaptation de la pièce de théâtre Henry V, de Shakespeare, par le célèbre réalisateur et comédien Lawrence Olivier. À la demande de Churchill, soucieux du moral des soldats, il filma en 1944 une reconstitution de la bataille d’Azincourt. Le courage des troupes royales face à leurs lâches opposants y peut aisément se voir interprété comme une métaphore propagandiste du combat bientôt victorieux de la Triple-Entente contre la Triplice.

En témoigne l’emploi d’une bande-son épique archétypale, foin de ce patriotisme dans Sacré Graal ! Au contraire, l’œuvre moque « l’exploitation politique de la légende arthurienne », selon Jean-Baptiste Camps, enseignant à l’École des chartes. « Les Monty Python ont fréquenté les textes de cette époque. Terry Jones [un des membres de la troupe] a même publié des ouvrages sur la littérature médiévale et Geoffrey Chaucer[1]. Exemple de référence littéraire : « on trouve le château des pucelles chez Chrétien de Troyes. » Le chartiste analysait la structure du long-métrage par ce prisme : « c’est une métaphore de codex[2], et un jeu entre la réalité et la fiction, voulu comme un parallèle avec les récits mêlant réel et merveilleux. » Alternant les époques, les Monty Python servent également des clichés recuits à la sauce du nonsense britannique,en une subtile satire tirant aussi à elle des absurdités véridiques, d’où émerge le comique : crémation d’une sorcière, verbiage scientifique approximatif, peste noire et procession de flagellateurs – ces derniers éléments évoquant d’ailleurs Le septième sceau, d’Ingmar Bergman, paru en 1957 – etc. Au sein de ce Moyen Âge « générique et intemporel, truffé de poncifs, composé d’interférences et de collages »[3] surviennent des nouveautés thématiques. « Dans les transpositions de la légende arthurienne, le peuple n’apparaissait jamais » expliquait Georges Bischoff. À l’instar des paysans d’Alexandre Astier montant un mouvement de grève, dans la série télévisée Kaamelott (débutée en 2005), les serfs connaissent ici la dialectique marxiste sur le bout des doigts. Pour une fois remis en cause, le Roi Arthur et son parlé shakespearien, quant à lui, « s’en tire toujours en ignorant son interlocuteur » ajoutait Jean-Baptiste Camps. Enfin, par une savante mise en abyme, un personnage d’historien d’un académisme barbant périt au cours de la quête – « un genre de Stéphane Bern », ironisait Georges Bischoff. Au contraire de fictions immersives, aujourd’hui, par exemple, Game of Thrones et son « Moyen Âge frelaté », Sacré Graal !, par le biais d’une connivence humoristique avec le spectateur, déconstruit les légendes, souvent fondées sur des chimères, fantasmes romantiques ou diaboliques, pour en montrer la nature violente et l’absurdité. Et tente de réconcilier savoir historique et culture populaire.


[1] Auteur d’une des premières œuvres de la littérature anglaise, au XIVe siècle, Les Contes de Canterbury.

[2] Première forme de livre apparue en Occident à l’ère chrétienne, consistant en un assemblage de parchemins manuscrits.

[3] Parmi ceux-ci, le fameux massacre d’un lapin tueur, sans doute inspiré par une histoire de lapin-chasseur apparaissant déjà chez l’illustrateur médiéval Smithfield Decretals, et présageant étrangement d’une aventure de Wallace et Gromit, Le mystère du lapin-garou (2005).

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