Critique des «Les diaboliques» par Calvin Roy

Les diaboliques, Henri-Georges Clouzot, 1954

A la toute fin du film, un avertissement assez étonnant apparaît à l’écran : « Ne soyez pas DIABOLIQUES! Ne détruisez pas l’intérêt que pourraient prendre vos amis à ce film. Ne leur racontez pas ce que vous avez vu. Merci pour eux. » Un message qui fait sourire, surtout en 2019, à l’ère des spoilers à outrance… Pourtant, il est nécessaire de parler de cette œuvre (sans trop en révéler, évidemment) tant elle résonne encore avec la société actuelle : Les Diaboliques est un film troublant, une histoire de femmes, une vengeance macabre contre le patriarcat, flirtant avec le surnaturel…

Christina, directrice d’un pensionnat pour jeunes garçons, est abusée par son mari Michel. Excédée par les humiliations publiques, les coups et les viols, Christina s’associe à Nicole, la maîtresse de son mari, elle aussi victime de la cruauté de l’homme. Leur objectif est clair : assassiner Michel. Après avoir commis leur forfait, Christina est rongée par la culpabilité et par la terreur : elle est alors tourmentée par d’étranges événements semblant provenir d’outre-tombe…

Comment ne pas penser à l’histoire de Jacqueline Sauvage au visionnage du film ? Henri-Georges Clouzot, sans concession, explore les affres des violences conjugales dans la première moitié du film. Fort est de constater que plus de soixante ans plus tard, la situation ne s’est pas améliorée ; elle a même tendance à empirer. Le film n’a « malheureusement » pas vieilli et demeure d’actualité. Dans sa deuxième moitié, Les Diaboliques change de registre et glisse vers le fantastique horrifique… Et ce pour une raison assez brillante : au-delà des violences conjugales, Clouzot interroge la question de la culpabilité de ses personnages. Culpabilité symbolisée par une étrange et terrifiante présence… Mais je ne vous voudrais pas déshonorer la volonté du réalisateur et trop en révéler, le film réserve son lot de surprises…

La mise en scène de Clouzot, implacable, est d’une terrible efficacité. Les Diaboliques glace le sang : son sujet, son épais mystère et son savant suspense ne laissent pas indifférent. Clouzot n’a absolument rien à envier à Alfred Hitchcock… Ce dernier a d’ailleurs lui-même puisé dans le film pour Psychose et Vertigo ! Mais il n’est pas le seul : Stanley Kubrick s’est très probablement inspiré de la scène finale du filmpour Shining et il est difficile de ne pas penser à Thelma et Louise en voyant Christina et Nicole à l’écran. Un film à la prestigieuse postérité donc, dont l’ombre s’est projetée sur le cinéma du XXème siècle pour le hanter…

Ainsi, Les Diaboliques est un film surprenant. Avec ses personnages parfois diaboliques, parfois sensibles, par sa mise en scène parfois réaliste, parfois fantastique, Henri-Georges Clouzot propose une œuvre au sous-texte féministe fort qui résonne encore aujourd’hui et pose les jalons du cinéma horrifique des décennies suivantes. Le réalisateur y révèle au grand jour les démons des spectateurs mais pas seulement : il semble tourner un miroir vers ses propres démons et névroses personnelles… Michel serait-il l’incarnation de Clouzot ? Une chose est sûre, ce personnage continue de hanter les spectateurs bien après que les lumières de la salle ne se soient rallumées…

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