Critique de Cabaret par Calvin Roy

Cabaret, Bob Fosse, 1972

Le spectateur est accueilli dans l’univers de Cabaret par le maître de cérémonie du Kit Kat Club, s’adressant directement au public. « Laissez vos soucis au vestiaire. La vie vous déçoit-elle ? Oubliez tout. Ici, la vie est belle ! » suivi d’un des nombreux numéros burlesques du film. Mais force est de constater que le vestiaire est probablement bien trop étroit…

Berlin, 1931. Sally Bowles, danseuse burlesque du Kit Kat Club, rencontre Brian Roberts, jeune professeur d’anglais. Elle est décomplexée, impulsive, exubérante ; il est timide, sage, réservé. Ils se lient alors d’amitié, puis deviennent amants. Dans le même temps, un nouveau parti politique sans grande envergure émerge…

Le premier élément frappant du film est sa représentation sans concession de l’émergence du nazisme. D’abord montré comme une menace sourde puis progressivement comme un réel danger nationaliste, Bob Fosse filme un Berlin en pleine mutation. Cabaret est une parfaite représentation de la spirale descendante, le Kit Kat Club faisant office de microcosme de l’Allemagne : alors que tout le monde se met des œillères, le pays bascule inéluctablement vers la haine et l’intolérance la plus extrême. Le propos du film culmine dans une scène absolument saisissante et inoubliable : un jeune homme chante avec émotion les beautés de la jeunesse et de la nature devant un public subjugué. Il scande que « demain lui appartient » … La caméra descend alors le long de son bras et révèle un brassard nazi. Progressivement, la foule se lève, le rejoint et chante en cœur avec lui. « Demain nous appartient, demain nous appartient ! » Il conclut théâtralement sa chanson par un salut nazi, sous un tonnerre d’applaudissements.

Les personnages de Cabaret apparaissent naïfs et arrogants. Avec les conséquences que le spectateur connaît, le manque de prise au sérieux de la menace nazie est terrible. Le film transpire d’ironie ; Bob Fosse joue en permanence avec le décalage et les contrepoints, souvent par des habiles montages parallèles : ce que les spectateurs savent et ce que les personnages savent, l’extravagance de Sally et la timidité de Brian, l’humour et le drame… Ainsi, de ce ton cassant, sans concession, naît l’émotion. Eux aussi spectateurs impuissants, Sally et Brian sont témoins des métamorphoses du pays, ce qui a des conséquences sur leur relation. Ils tentent de « laisser leurs soucis au vestiaire », ils se laissent aller aux plaisirs faciles, mais la réalité finit toujours par les rattraper.

Sexualité décomplexée, ménage à trois, homosexualité, transsexualité, avortement… En filigrane du nazisme, le film aborde des thématiques révolutionnaires. Le Berlin de Cabaret était alors en plein essor, il aspirait à la tolérance, il se dressait contre toute pudeur ridicule. Un idéal qui fut fauché en plein vol par la haine. Forcément, encore aujourd’hui, le film connaît des échos particuliers, notamment avec les Etats-Unis, le Brésil, mais aussi la France… Serons-nous vraiment plus malins ?

(Re)découvrir Cabaret est plus indispensable que jamais.

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