Critique Full Metal Jacket par Matthias Giachino

Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987

Nouvelle programmation, nouvelle opportunité pour moi de traiter une œuvre majeure de Stanley Kubrick : Full Metal Jacket. Dans le prolongement de la précédente critique sur 2001 l’Odyssée de l’Espace (que je vous recommande fortement !), nous continuons notre immixtion au sein des rouages du cinéma kubrickien.

Ici, Stanley Kubrick s’attarde à un pan très sensible de l’histoire américaine : la guerre du Vietnam (1955 – 1975). Une guerre traumatisante pour le peuple de l’Oncle Sam, d’autant plus qu’elle s’est soldée par une défaite. Mais de manière plus large, c’est l’armée américaine et son environnement qui est questionnée dans cette œuvre.

Une fois de plus la date de sortie du film est importante. Le film sort en 1987 soit 12 ans après la fin de la guerre. Sur le plan de la chronologie cinématographique, Full Metal Jacket est sorti presque 10 ans après Apocalypse Now (qui reste la référence incontestable), 1 an après le Platoon d’Oliver Stone et s’est retrouvé en concurrence directe avec le ton léger de Good Morning Vietnam (avec Robin Williams). Le sujet a donc déjà connu un lourd traitement, d’autant plus que ces films se sont révélés comme des classiques du 7ème art. C’était donc un pari ambitieux pour Kubrick. Un pari qui se révèlera payant sur le plan économique, au vu de son box-office et du succès commercial du film, mais qui ne remportera aucun oscar bien qu’il ait été nommé plusieurs fois. Signe d’une certaine lassitude sur le sujet.

En outre, c’est le 3ème film de guerre et l’avant dernière œuvre de Stanley Kubrick. Pour coller au plus près de la réalité des faits historiques, le réalisateur américain s’est inspiré de deux livres à savoir Le Merdier de Gustav Hasford et Dispatches de Michael Herr. Enfin, il faut quand même rappeler la complexité du film de guerre : c’est un genre où doivent logiquement se retrouver réalité historique et réalisation des plus soignée pour accrocher le spectateur. Comme à son habitude, le souci du détail et le traitement de la folie de l’homme par l’emblématique réalisateur assureront la tâche.

La petite introduction étant terminée, c’est l’heure de l’appel sous les drapeaux et de la camaraderie. Les lumières s’éteignent, le temps s’arrête : place au cinéma, place à l’émotion !

STOP ! Petite précision avant de commencer : le film est proposé en VOST à l’Odyssée. Une fois celui-ci visionné, essayez la version VF qui est un réel bijou de doublage. Dans cette critique, il y aura donc les noms français et les noms anglais. Précision faite, revenons au film.

L’accueil du film n’est pas des plus chaleureux : qui dit militaire dit passage obligé devant le coiffeur pour une coupe des plus uniforme. Sous le bruit des tondeuses, le spectateur découvre les visages de la future escouade. Rien qu’à la lecture de leurs faciès, on peut ressentir que la plupart de ces individus ne sont pas là pour l’amour du treillis.

Comme pour 2001, on retrouve cette manière chère au réalisateur américain de diviser son film en plusieurs parties bien distinctes. Deux parties dans le cas de Full Metal Jacke

Une fois le lit au carré fait et les chaussures bien cirées, on se retrouve pour la première partie du film dans la caserne de Paris Island où nos jeunes égarés vont découvrir les rudiments de la vie militaire enseigné par un sergent instructeur tyrannique. Incarné par le regretté R. Lee Ermey, le sergent Hartman est un semi-automatique à répliques cinglantes et sanglantes. Son long monologue d’introduction deviendra iconique tant le déchainement d’insultes est aussi créatif que puissant.

Projeté au cœur de cette brigade, on se met à chanter, à crier, à supporter et à détester avec eux le sergent instructeur. Deux têtes vont revenir plus souvent : les engagés Guignol (ou Joker en VOST) et Grosse Baleine (Gomer Pyle en VOST). Le premier reste taquin mais répond bien aux exigences militaires alors que le second est inapte voir déficient mental. Guignol deviendra une sorte de professeur particulier pour Grosse Baleine. Suivi de très près par le sergent Hartman, les difficultés de Grosse Baleine vont faire de lui une cible d’humiliations et des lynchages à répétition. Le film va ainsi basculer de plus en plus dans une ambiance très sombre et malsaine. Les soldats vont apprendre à perdre leur humanité et Grosse Baleine va développer une colère froide et vengeresse. Si on a commencé dans un cadre proche du comique avec le monologue d’Hartman, une fin choquante et tragique va venir sceller le premier acte. 

Dans la seconde partie, on suit uniquement l’engagé Guignol au cœur des contrées vietnamiennes. Devenu reporter de guerre pour un journal pro-militaire, il deviendra notre témoin interne de la guerre. Le caractère pointilleux et rigoureux de Kubrick revient à la charge dans ce second acte en nous présentant des décors vraiment immergeant. Petite anecdote : Kubrick a fait la demande spéciale d’importer plus de 10 000 arbres en plastique et a utilisé un terrain en cours de démolition pour reproduire les espaces de guerre du Vietnam.

Maintenant que les hommes sont au front, ils doivent appliquer la destinée qui leur a été imposé. Mais la réalité du camp d’entrainement n’est pas la même que celle du terrain. Petit à petit, on s’enfonce dans l’enfer des combats et malheureusement on se familiarise avec la désinformation, la perte d’un camarade, les horreurs des deux camps… Si on s’intéresse plus en détail à l’engagé Guignol, on voit que se cache en lui une profondeur très intéressante. Il fait partie du cadre militaire mais est pourtant l’un de ceux qui est le plus résigné. Il arbore un badge “Peace” alors que son casque indique “Born to Kill” (Né pour tuer). Il est reporter de guerre pour un journal pro-militaire et pourtant rechigne à éditer les fausses informations que son supérieur lui a demandé. Une confrontation permanente que l’on retrouvera à son paroxysme dans les derniers instants du film. En l’espèce, Kubrick décide de pousser le réalisme dans ses derniers retranchements et nous gratifie d’un final où une poignée d’hommes dont Guignol sont pris au piège dans un guet-apens. Ils sont abandonnés de tous, sans renfort possible. Le protagoniste sera ainsi confronté personnellement au dilemme qui rythme sa vie : tuer ou ne pas tuer…

 Les lumières reviennent et on est heureux de retrouver la chaleur de l’Odyssée après ces deux heures en terres inconnues. On quitte les terres d’Ho Chi Min sans vraiment les quitter. Le retour des soldats n’est pas montré, leurs corps et leurs esprits sont surement toujours coincés là-bas.

Une fois de plus, Stanley Kubrick a réalisé une œuvre de haute volée. La première partie du film représente l’originalité et la force de celui-ci. A l’inverse d’Apocalypse Now ou de Platoon, l’histoire ne nous projette pas immédiatement dans la jungle humide du Vietnam. Kubrick a voulu consacrer beaucoup de temps au développement de la psychologie du marines américain en période de guerre. Et cela passe notamment par cette formation proche de l’endoctrinement. Le seul mot qui doit sortir de la bouche de ces hommes c’est tuer. Des individus qui initialement partent de rien doivent devenir des “prêtres de la mort” si on reprend les doux mots de l’instructeur. Au final, on retiendra cette dualité porteuse d’une lourde critique du monde militaire : la création de d’une nouvelle identité et d’une nouvelle psychologie pour ces individus qui doivent être dévoué au pays, puis la lente destruction de ces derniers dans l’enfer de la guerre du Vietnam.

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