Critique de Heureux comme Lazzaro par Floria Domingos

Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher, 2018

Lazzaro est une sorte de Dieu parmi les hommes. Un ange pur dans un monde sale et injuste. La dichotomie est perçante ! Il vit à Inviolata, un petit village sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna. Le règne de la marquise, c’est aussi l’allégorie du règne animal dont nous, humain•e•s faisons parti•e•s. La loi du plus fort impose que chacun soit le larbin d’un autre. Dans un tel monde, Lazzaro est à la fin de la chaîne, sa bonté étant son fardeau. Ce dernier est toujour mis à l’écart, la mise en scène veille à bien souligner cela. Les personnages le rejettent et le cadre aussi. Il ne cesse d’être éjecté du plan et de forcer l’accès à la caméra, en vain. Nous pouvons penser à la scène où Lazzaro demande à deux hommes de le prendre en voiture. La voiture en avançant, le fait disparaître avant que ce dernier revienne et qu’à nouveau, le conducteur le dépasse. Soigneusement mis à l’écart du groupe, par le montage et le découpage. De fait, plutôt que de participer à la vie du village, il se retrouve souvent dans des espaces contigus, toujours là-bas mais jamais ici.

Mais Lazzaro semble n’être jamais vraiment concerné, en même temps pourquoi ces bas comportements atteindraient-ils un Saint tel que lui ? «Saint» c’est un mot utilisé dans le récit du destin d’un saint homme dont on devine, en retrouvant à la fin de cette voix off, le corps de Lazzaro étendu au sol et réveillé par un loup. Ce discours semble doublement prophétique grâce à la vue d’hélicoptère, zénithale et divine, qui filme le sublime du paysage au même moment. C’est ici que réside toute l’innocence de Lazzaro.

Effectivement, puisque l’histoire est écrite et que l’ancre est sèche, il n’y a plus rien à écrire, plus aucune initiative à prendre. Il se laisse alors à tous les coups emporter indifféremment par chacune de ses rencontres, bonnes ou mauvaises, preuve est qu’il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la duchesse qui abuse de tout son village. C’est que la question de la morale ne se pose plus. Dans les récits habituels le héros dirige l’histoire mais ici c’est tout l’inverse, c’est l’histoire qui le dirige, et lui ne s’y oppose en aucun cas. Le Bien le transcende tant, qu’il n’a nul besoin d’y penser et comme le dit l’expression : «Chassez le naturel, il revient au galop». Sa nature profonde refait toujours surface. C’est pourquoi il peut répondre sans se soucier des conséquences, aux fantaisies et à l’égoïsme des autres. Il vole, ment pour les autres et semble ne jamais avoir aucun avis sur les évènements qui se déroulent devant lui et auxquels il participe. Si comme le dit Tancredi, Lazzaro ne prend avantage de personne, sûrement est-ce dû à une sorte d’ignorance, ignorance du vice et de la perversité humaine. C’est cette ignorance, autrement dit cette innocence, qui permet à sa bonté inconditionnelle de s’exprimer. Posons-nous dès lors la question, vaut-il mieux d’être un imbécile heureux, pour soi et les autres ?



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