Critique de « Sicilian Ghost Story » par Calvin Roy

Sicilian Ghost Story, Fabio Grassadonia, Antonio Piazza, 2018

A sa sortie en juin 2018, avec moins de 10’000 entrées, Sicilian Ghost Story n’a pas trouvé son public. Pourtant, le film est une perle rare, une bizarrerie cinématographique débordante d’humanité, à mi-chemin entre réalisme crasse et fantastique onirique.

Luna, 13 ans, est amoureuse de Guiseppe. Elle prend son courage à deux mains et ose lui déclarer sa flamme à la sortie de l’école. Elle lui confie des lettres d’amour, il l’amène faire un tour à moto… Mais leur idylle est de courte durée, Guiseppe disparaît mystérieusement. Luna semble être la seule à s’en inquiéter et se montre prête à tout pour retrouver sa trace…

Il est très difficile de coller une étiquette à Sicilian Ghost Story : à la fois drame, film de gangster, récit fantastique et teen movie, les deux réalisateurs jonglent brillamment avec les genres pour un résultat déconcertant. Le théâtre du récit : un petit village sicilien entouré d’une inquiétante forêt. Selon l’écrivain Leonardo Sciascia, « la Sicile est toute entière une dimension fantastique et on ne peut y entrer sans imagination » ; un crédo qu’ont magnifiquement appliqué Fabio Grassadonia et Antonio Piazza tout au long de leur œuvre. En effet, ils sont partis d’une histoire vraie, l’implication de la Mafia dans la disparition d’un jeune garçon en 1996, pour en faire une expérience de cinéma onirique. Les réalisateurs ne s’intéressent pas à la pègre en elle-même, mais aux deux adolescents, à l’amour de Luna et Guiseppe. L’humanité des personnages crève l’écran : comment vivre, comment aimer, alors que la mainmise de la Mafia sur la région est si forte ? Le duo filme la Sicile dans ce qu’elle a de plus beau et de plus laid à offrir : au sein de plans d’une beauté à couper le souffle ont lieu les pires atrocités. Les objectifs de caméra utilisés par les cinéastes déforment les perspectives du cadre et donnent le sentiment que les personnages vivent dans une maison de poupées. Le film déstabilise ainsi le spectateur ; et ce jeu de décalage vient renforcer l’étrangeté du film, où la magie fantastique flirte avec la réalité du crime…

Cette œuvre est un acte de révolte désespéré des deux cinéastes, œuvre dans laquelle ils expriment leur colère envers leur pays, envers l’inaction de leur gouvernement qui permet au crime de prospérer. Mais alors qui est le fantôme évoqué dans le titre ? Probablement Guiseppe, sublime symbole de cette rébellion italienne, fantôme protecteur et bienveillant, victime de l’indifférence de son pays. En définitive, malgré son ancrage solide dans la vérité historique des faits, Sicilian Ghost Story s’apparente plutôt à un conte de fée macabre qui n’a rien à envier aux meilleurs films de Guillermo Del Toro… L’idée de rêve est d’ailleurs omniprésente dans le film, Luna rêve de Guiseppe, rêve de le retrouver, rêve d’un ailleurs. Si bien que la frontière entre rêve et réalité devient progressivement poreuse et ambigüe. S’agit-il de l’imagination d’une jeune fille ou d’une cruelle et étrange réalité ? Ou peut-être est-ce l’imagination de Guiseppe ? Le film brouille les pistes jusqu’à atteindre une dimension qui dépasse le réel, qui dépasse l’imaginaire, une dimension à la fois sublime et terrifiante.

A mi-chemin entre Le Labyrinthe de Pan et Mulholland Drive, Sicilian Ghost Story est une pépite, un conte de fée (dés)enchanté et onirique qui surprend et émeut. Le film, au même titre que le fantôme de Guiseppe, hante longuement la conscience du spectateur de sa présence magnétique…

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