Critique de Memories of Murder par Calvin Roy

• Memories of Murder, 2004, Bong Joon-Ho.

Tout récemment auréolé de sa première Palme d’Or largement méritée pour Parasite, Bong Joon-ho n’en est pourtant pas à son coup d’essai. Déjà en 2003, il réalisa un immense chef d’œuvre et atteignit le sommet de son art avec Memories of Murder. Fable vénéneuse, film noir implacable et comédie grinçante, le cinéaste sud-coréen conte la traque d’un tueur en série insaisissable et, par la même occasion, explore les affres souffreteuses de la Corée du Sud à la fin des années 80.

En 1986 dans la campagne rurale de Hwaseong, des jeunes femmes sont régulièrement retrouvée assassinée des mains d’un tueur en série. Le mode opératoire est toujours le même : il viole puis étrangle ses victimes avec leurs sous-vêtements lors de nuits pluvieuses. Park Doo-man, détective ridicule aux techniques douteuses et Seo Tae-yoon, en provenance de Séoul, enquêtent sur l’affaire. Violences policières, absence de rigueur, bouffonneries en tout genre, leur enquête tourne en rond tandis que le meurtrier continue de sévir. Les détectives s’apprêtent alors à faire face avec le Mal…

Basé sur une histoire vraie, le film revient sur une véritable affaire non-résolue. L’homme, toujours en liberté aujourd’hui, tua dix femmes entre 1986 et 1991. Memories of Murder, chef d’œuvre absolu, brille par sa noirceur insondable. Le film est un cri de rage déchirant de Bong Joon-ho, où le réalisateur y exprime sa colère, son désespoir et son amertume envers la police et le gouvernement de son pays, incapable de mettre la main sur le meurtrier. Véritables bons-à-rien, les enquêteurs sont ridicules, avançant des hypothèses farfelues, arrêtant des innocents qu’ils torturent jusqu’à qu’ils avouent des crimes qu’ils n’ont pas commis. Le cinéaste filme ces personnages grotesques avec maestria et compose de sublimes images aux cinquante nuances de gris, image quasi-constamment baignée dans les nuits pluvieuses de la campagne coréenne. Récit à énigmes, mise en scène millimétrée, brillante composition musicale de Tarō Iwashiro, attention portée aux détails… Autant d’éléments qui font qu’avec cette enquête tentaculaire, Bong Joon-ho se révèle être le digne héritier d’Alfred Hitchcock.

Memories of Murder est une œuvre sans pareil, brillamment construite et baignée dans un épais mystère. Pourtant, malgré la noirceur du film, les décalages de ton dans certaines scènes sont irrésistiblement drôles. Le film est émaillé de scènes absurdes voire burlesques : un commissaire qui arrive sur une scène de crime en trébuchant sur un buisson, endommageant les preuves ; un enquêteur très nerveux qui se prend pour un ninja, un autre qui consulte une chamane pour se voir révéler l’identité du tueur… Dans cette comédie noire qu’il considère « atrocement drôle et terriblement triste », Bong Joon-ho rit jaune avec le public et même plus encore : il l’interpelle et le sollicite, notamment à travers des regards-caméra mémorables. A défaut d’enquêteurs talentueux à l’écran, le spectateur est invité à mener sa propre investigation et à se perdre dans les méandres de son labyrinthe…

Se faisant, il dresse également en filigrane le portrait d’une société pourrie de l’intérieur, une société sous dictature militaire. En 1980, six ans avant les faits, le peuple s’éleva contre le dictateur en place lors du « soulèvement de Gwangju », violemment réprimé. Le bilan des victimes est toujours disputé ; les chiffres officiels font état de 144 morts tandis que les opposants déclarent jusqu’à 2000 victimes. La dictature prit fin huit ans plus tard en 1988 avec la naissance d’une République relativement démocratique. Le tueur en série de Hwaseong sévissait donc durant ce moment charnier dans l’histoire de la Corée du Sud : pendant les derniers instants d’une dictature répressive et aux balbutiements d’une démocratie fragile… La colère amère de Bong Joon-ho et la profonde noirceur de son film trouvent ainsi leur origine.

En définitive, le cinéaste ne s’intéresse pas tant au tueur en série lui-même, mais plutôt à l’idée du Mal absolu. Alors que le Mal persiste et traverse les époques, échappant à la vigilance de tous, s’insinuant sournoisement pourtant où il peut, Memories of Murder ausculte la manière dont les Coréens lui font face. Le film est traversé de part en part par des superstitions en tout genre, par des légendes urbaines, mais surtout par une dimension maléfique oppressante. Le film flirte ainsi avec l’occultisme : le Mal est présenté comme une entité insaisissable et omniprésente, hantant les personnages et le spectateur. Pour reprendre les mots de Céline Petit à ce propos, « si la dictature laisse place à la démocratie, les démons ne disparaissent jamais vraiment : ils ne font que changer d’apparence ». Ce n’est pas pour rien si peu de temps avant le tournage, Bong Joon-ho organisa une cérémonie chamanique pour le repos des victimes…

Calvin Roy

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