Critique de «Braguino» par Floria Domingos

Braguino, Clément Cogitore, 2017

SUR LA NATURE… HUMAINE

Un couple vit en autarcie avec ses cinq enfants et un chien, profitant de tout ce dont regorge la nature forestière. Nous entrons dans son intimité et sa vie primitive. Voici un rêve drôlement contemporain. Il est vrai, plus nous avançons dans le temps et plus les humains se sentent déconnectés de leur nature profonde, comme si la technologie faisait rempart à la spiritualité. Plutôt que de concocter des boissons à base d’épinards et de graines de chia, la famille Braguino s’exile loin du monde moderne et s’emploie à un mode de vie thoreauvien.

Braguino c’est alors dans un premier temps, la Nature toute-puissante. Un regard halluciné et hallucinant devant un tel sentiment de sublime. Malheureusement avec ce sentiment est joint la conscience insupportable de la destruction imminente de tels lieux encore brutes. Cette étape nihiliste inévitable. Ainsi cette histoire est l’Histoire des Hommes, des récits qui se répètent inlassablement. Notre histoire, nous pouvons la lire aux travers des mythologies, or quel lieu est-il plus magique et empli d’un imaginaire collectif merveilleux que celui de la forêt ? On y rentre avec précaution, armés et attentifs. On observe sans bien savoir ce qu’il y a à voir, sans entièrement cerner la raison d’oreilles si tendues. On y est à la fois perdu mais bien enraciné. Tout ce chemin, nous mène alors au grand monstre qui était caché dans son domaine. L’ours est là. Le grand monstre ? Terrifié par un chien et encerclé par des êtres dont la seule défense est celle qui lui a procuré la civilisation qu’ils redoutent tant. Seule défense, mais surtout seul outil d’attaque. Rappelons-le la taïga sert de refuge à de nombreuses espèces animales… dont cet ours. Une fois abattu, une scène horrifique de découpe du corps prend le temps de se dérouler consciencieusement. La tête est coupée et déposée, dans un endroit bien choisi, le père met en scène cette mort quasi surréaliste. Comme le réalisateur omnipotent, lui est l’Homme maître de Sa Nature et de Sa faune. Les pattes elles aussi sont découpées, elles serviront de chaussons aux enfants… Ces enfants dont on n’entend aucun mot sortir de leur bouche puisqu’ils sont surtout observateurs, autant que nous. Clément Cogitore leur dédie à plusieurs reprises de grandes minutes, on les regarde jouer ou ne rien faire. Car en effet, il n’y a pas toujours grand chose à faire dans un tel désert culturel. Nous les voyons par exemple sur cette micro-île qui est leur aire de jeu principale. L’eau qui agit comme une barrière nous inspire le sentiment paradoxal d’enfermement. Quel avenir est-il réservé à ces enfants ? Ces jeunes sont condamnés au choix radical de leurs parents ou au mieux à la précarité qui les attend en dehors de cette bulle idéologique qui s’essouffle. Il me revient cette image pleine de sens, d’un des enfants assis dehors, anonyme par l’obscurité de la nuit et fermant les yeux. Si dans le cas présent, le lac inspire un huis-clos au grand air, une fois dans leur « village » le lac inspire le far West car, un autre village est proche du leur et il nous rappelle l’un de nos pires vices : la notion de propriété. L’appropriation des terres et les tensions qui en résultent sont palpables. En face se trouve l’ennemi et nous ne ferons aucune concession. Qu’y-a-t-il de plus humain que la difficulté à communiquer ? C’est pourquoi jamais nous ne nous retrouverons de l’autre côté de ce lac et que la figure du rival restera toujours en silhouette.

Braguino c’est le nom d’une famille qui reproche tout à la société occidentale qu’on leur propose mais qui reprend ses plus grands défauts dans une perspective idéologique de la vie primitive, qui est impossible car, l’autarcie elle aussi, doit vivre avec son temps.

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