Critique de « Les chasses du comte Zaroff » par Loïc Besnier

Les chasses du comte Zaroff, Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel, 1934

Un yacht fait naufrage. L’équipage est décimé dans l’accident laissant Robert Rainsford, célèbre chasseur de fauves, comme seul survivant. Il rejoint alors une ile qui se révèle être habitée par le mystérieux comte Zaroff, aristocrate Russe, reclus dans une forteresse. A cette occasion, Rainsford rencontre deux survivants d’un autre naufrage qui attendent la réparation du seul canot disponible sur l’ile. Les deux survivants expliquent à Rainsford que d’autres rescapés de naufrages ont disparus au cours de parties de chasse. Après une courte investigation ils découvrent que le comte Zaroff mène en réalité des chasses à l’homme.

Ernest Schoedsack, l’un des deux cinéastes à l’origine de ce film, est particulièrement connu pour avoir également réalisé le premier King Kong. Outre leur réalisateur commun, ces deux films partagent également leurs décors et sont deux modèles indémodables du film d’aventure.

Les chasses du comte Zaroff posera les bases des films de chasse à l’homme et son influence est encore aujourd’hui palpable, on ne compte plus les déclinaisons autour de ce thème (Délivrance, Rambo…).

Le film ne présente pas réellement de suspens quant à ses péripéties. De nombreux indices sont donnés au spectateur et ce dès le générique montrant une porte décorée d’un homme transpercé d’une flèche. De plus, le personnage principal est chasseur et, avant que le bateau ne fasse naufrage, l’un des passagers lui demande ce qu’il ferait si les rapports de forces étaient inversés que les animaux deviennent prédateurs et que le chasseur devienne la proie.

Le film brille par son ambiance en grande partie conditionnée par les décors de jungle, sublimes pour l’époque, mais aussi par les trouvailles de mise en scène : zoom/zoom arrière sur des visages que l’on retrouve notamment dans Scream de Wes Craven (en ce sens, Les chasses du comte Zaroff pourraient apparaitre comme l’un des premiers slasher). La symbolique visuelle du film est également notable, flirtant parfois avec un sombre conte de fée. On retrouve le château et ses immenses escaliers dont on sait qu’il abrite le mal, mais aussi la figure de l’ogre prenant un malin plaisir à jouer avec ses proies.

Un peu à la manière de La nuit du chasseur, Les chasses du comte Zaroff ne se cantonne pas à un seul genre. A travers ce véritable chef d’œuvre, Schoedsack et Pichel proposent au spectateur une plongée immersive à travers la jungle mais aussi à travers l’instinct prédateur de l’homme.

Critique de « Qu’il est étrange de s’appeler Federico ! », par Elisa Sanchez

Qu’il est étrange de s’appeler Federico !, Ettore Scola

Comment parler d’un ami disparu ? D’un jeune dessinateur d’un journal satirique ? De l’heureux acquéreur d’une voiture grande comme un salon ? D’un insomniaque ? D’un réalisateur récompensé par 5 Oscars ? De quelqu’un qui est tout cela à la fois et encore cent autres choses ?

C’est impossible ; mille films n’y suffiraient pas. Aussi, pour raconter son ami Frederico Fellini, Scola fait le choix de convoquer ses souvenirs dans un mélange hybride, entre documentaire et fiction, une expérimentation cinématographique belle et étrange. S’entremêlent à l’écran des archives photographiques, des extraits de films réalisés par Fellini et des reconstitutions au milieu des décors du studio 5 de la Cinecittà, lieu d’artifices. Devant les toiles blanches tendues sur d’immenses échafaudages, où sont projetés des images, se jouent des fragments de la vie de Fellini. Un narrateur, à la fois guide et conteur, navigue entre les scènes et nous raconte l’histoire de Frederico Fellini.

En 1939, Frederico Fellini arrive à Rome, à l’âge de dix-neuf ans, un carton à dessin sous le bras. Il est embauché par le journal satirique Marc’Aurelio et y débute comme dessinateur de bande-dessinées, avant de débuter comme réalisateur de cinéma. Neuf ans plus tard, il fera la connaissance d’Ettore Scola qui rejoint le Marc’Aurelio. Entre eux va naître une longue et solide amitié.

Le quatrième mur est constamment brisé par le narrateur et par la caméra, qui, d’un long travelling arrière, nous dévoile les éclairages, les tréteaux, tout l’envers du décor qui est habituellement caché au cinéma comme au théâtre. Scola ne cherche pas à faire illusion. Au contraire, c’est au creux même des coulisses, dans le ventre du studio 5 que l’on surnommait la maison de Fellini, qu’il se dévoile le mieux : Frederico Fellini est un faiseur d’histoire, à qui un ami rend hommage.

Critique de Heureux comme Lazzaro par Floria Domingos

Heureux comme Lazzaro, Alice Rohrwacher, 2018

Lazzaro est une sorte de Dieu parmi les hommes. Un ange pur dans un monde sale et injuste. La dichotomie est perçante ! Il vit à Inviolata, un petit village sur lequel règne la marquise Alfonsina de Luna. Le règne de la marquise, c’est aussi l’allégorie du règne animal dont nous, humain•e•s faisons parti•e•s. La loi du plus fort impose que chacun soit le larbin d’un autre. Dans un tel monde, Lazzaro est à la fin de la chaîne, sa bonté étant son fardeau. Ce dernier est toujour mis à l’écart, la mise en scène veille à bien souligner cela. Les personnages le rejettent et le cadre aussi. Il ne cesse d’être éjecté du plan et de forcer l’accès à la caméra, en vain. Nous pouvons penser à la scène où Lazzaro demande à deux hommes de le prendre en voiture. La voiture en avançant, le fait disparaître avant que ce dernier revienne et qu’à nouveau, le conducteur le dépasse. Soigneusement mis à l’écart du groupe, par le montage et le découpage. De fait, plutôt que de participer à la vie du village, il se retrouve souvent dans des espaces contigus, toujours là-bas mais jamais ici.

Mais Lazzaro semble n’être jamais vraiment concerné, en même temps pourquoi ces bas comportements atteindraient-ils un Saint tel que lui ? «Saint» c’est un mot utilisé dans le récit du destin d’un saint homme dont on devine, en retrouvant à la fin de cette voix off, le corps de Lazzaro étendu au sol et réveillé par un loup. Ce discours semble doublement prophétique grâce à la vue d’hélicoptère, zénithale et divine, qui filme le sublime du paysage au même moment. C’est ici que réside toute l’innocence de Lazzaro.

Effectivement, puisque l’histoire est écrite et que l’ancre est sèche, il n’y a plus rien à écrire, plus aucune initiative à prendre. Il se laisse alors à tous les coups emporter indifféremment par chacune de ses rencontres, bonnes ou mauvaises, preuve est qu’il se lie d’amitié avec Tancredi, le fils de la duchesse qui abuse de tout son village. C’est que la question de la morale ne se pose plus. Dans les récits habituels le héros dirige l’histoire mais ici c’est tout l’inverse, c’est l’histoire qui le dirige, et lui ne s’y oppose en aucun cas. Le Bien le transcende tant, qu’il n’a nul besoin d’y penser et comme le dit l’expression : «Chassez le naturel, il revient au galop». Sa nature profonde refait toujours surface. C’est pourquoi il peut répondre sans se soucier des conséquences, aux fantaisies et à l’égoïsme des autres. Il vole, ment pour les autres et semble ne jamais avoir aucun avis sur les évènements qui se déroulent devant lui et auxquels il participe. Si comme le dit Tancredi, Lazzaro ne prend avantage de personne, sûrement est-ce dû à une sorte d’ignorance, ignorance du vice et de la perversité humaine. C’est cette ignorance, autrement dit cette innocence, qui permet à sa bonté inconditionnelle de s’exprimer. Posons-nous dès lors la question, vaut-il mieux d’être un imbécile heureux, pour soi et les autres ?



Critique de Full Metal Jacket par Niko Loeffler

Stanley Kubrick est, sans aucun doute l’un des réalisateurs les plus connus de l’histoire du
cinéma. Ses films ont traversé les âges et beaucoup sont étudiés dans les écoles de cinéma. Ses films sont glorifiés, et même vénérés pour certaines personnes. Mais un film a marqué les esprits dans les années 80. Un film retraçant l’histoire d’un soldat Américain pendant la guerre du Vietnam. Préparez vos cordes vocales et vos plus beaux mots d’oiseaux, car aujourd’hui, je vais vous parler de « Full Metal Jacket ».

Full Metal Jacket est un film réalisé par Stanley Kubrick sorti en 1987. Le film raconte
l’histoire de Davis, surnommé « Guignol » par le sergent Hartman, qui est un jeune engagé dans les marines durant la guerre du Vietnam. La première partie du film raconte
l’entrainement intensif de « Guignol » par le sergent instructeur Hartman. L’entrainement du sergent instructeur est à base d’injures et d’humiliation. Ce dernier se concentre sur le soldat Lawrence, surnommé « Grosse Baleine » car il est assez enrobé. La recrue est, en effet lente, ne réussit pas les exercices physiques et a une capacité intellectuelle très limitée. Le sergent ordonne donc à Davis, d’encadrer Lawrence. Mais Lawrence est beaucoup trop en retard par rapport au groupe. Lawrence devient donc le souffre-douleur du groupe, qui est souvent punies par le sergent à la place du groupe.

La deuxième partie se passe ensuite au Vietnam où Davis est affecté dans une unité de
journaliste militaire. Il est envoyé en reportage sur le terrain. Lors d’une bataille importante, il rencontre un de ses camarades du camp d’entrainement. Il entre alors en escarmouche avec un tireur d’élite Vietnamien.

Ce film est un incontournable pour chaque cinéphile. Kubrick a une fois de plus, réussi à
nous captiver. Entre des personnages charismatiques et des plans d’une précision
chirurgicale. Kubrick a su comment parler de la guerre du Vietnam. Alors qu’Apocalypse Now (sorti 8 ans avant) nous raconte surtout la bataille sur place, Full Metal Jacket nous laisse commencer au Etats-Unis, racontant les travers d’un système américain faisant tout pour transformer ses soldats en véritable machine à tuer sans émotion. Mettant également un point important sur ses soldats qui se sont suicidé à cause de ces entraînements qui brisent psychologiquement la personne. Dire que la première partie est la plus importante est fausse. En effet cette première partie est généralement plus retenue que la deuxième, mais les deux sont reliées par une guerre qui pour beaucoup, n’a pas lieu d’être. Ce film est un bijou du cinéma et il est à (re)voir au Cinéma Odyssée.

Critique de Cabaret par Calvin Roy

Cabaret, Bob Fosse, 1972

Le spectateur est accueilli dans l’univers de Cabaret par le maître de cérémonie du Kit Kat Club, s’adressant directement au public. « Laissez vos soucis au vestiaire. La vie vous déçoit-elle ? Oubliez tout. Ici, la vie est belle ! » suivi d’un des nombreux numéros burlesques du film. Mais force est de constater que le vestiaire est probablement bien trop étroit…

Berlin, 1931. Sally Bowles, danseuse burlesque du Kit Kat Club, rencontre Brian Roberts, jeune professeur d’anglais. Elle est décomplexée, impulsive, exubérante ; il est timide, sage, réservé. Ils se lient alors d’amitié, puis deviennent amants. Dans le même temps, un nouveau parti politique sans grande envergure émerge…

Le premier élément frappant du film est sa représentation sans concession de l’émergence du nazisme. D’abord montré comme une menace sourde puis progressivement comme un réel danger nationaliste, Bob Fosse filme un Berlin en pleine mutation. Cabaret est une parfaite représentation de la spirale descendante, le Kit Kat Club faisant office de microcosme de l’Allemagne : alors que tout le monde se met des œillères, le pays bascule inéluctablement vers la haine et l’intolérance la plus extrême. Le propos du film culmine dans une scène absolument saisissante et inoubliable : un jeune homme chante avec émotion les beautés de la jeunesse et de la nature devant un public subjugué. Il scande que « demain lui appartient » … La caméra descend alors le long de son bras et révèle un brassard nazi. Progressivement, la foule se lève, le rejoint et chante en cœur avec lui. « Demain nous appartient, demain nous appartient ! » Il conclut théâtralement sa chanson par un salut nazi, sous un tonnerre d’applaudissements.

Les personnages de Cabaret apparaissent naïfs et arrogants. Avec les conséquences que le spectateur connaît, le manque de prise au sérieux de la menace nazie est terrible. Le film transpire d’ironie ; Bob Fosse joue en permanence avec le décalage et les contrepoints, souvent par des habiles montages parallèles : ce que les spectateurs savent et ce que les personnages savent, l’extravagance de Sally et la timidité de Brian, l’humour et le drame… Ainsi, de ce ton cassant, sans concession, naît l’émotion. Eux aussi spectateurs impuissants, Sally et Brian sont témoins des métamorphoses du pays, ce qui a des conséquences sur leur relation. Ils tentent de « laisser leurs soucis au vestiaire », ils se laissent aller aux plaisirs faciles, mais la réalité finit toujours par les rattraper.

Sexualité décomplexée, ménage à trois, homosexualité, transsexualité, avortement… En filigrane du nazisme, le film aborde des thématiques révolutionnaires. Le Berlin de Cabaret était alors en plein essor, il aspirait à la tolérance, il se dressait contre toute pudeur ridicule. Un idéal qui fut fauché en plein vol par la haine. Forcément, encore aujourd’hui, le film connaît des échos particuliers, notamment avec les Etats-Unis, le Brésil, mais aussi la France… Serons-nous vraiment plus malins ?

(Re)découvrir Cabaret est plus indispensable que jamais.

Critique Full Metal Jacket par Matthias Giachino

Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987

Nouvelle programmation, nouvelle opportunité pour moi de traiter une œuvre majeure de Stanley Kubrick : Full Metal Jacket. Dans le prolongement de la précédente critique sur 2001 l’Odyssée de l’Espace (que je vous recommande fortement !), nous continuons notre immixtion au sein des rouages du cinéma kubrickien.

Ici, Stanley Kubrick s’attarde à un pan très sensible de l’histoire américaine : la guerre du Vietnam (1955 – 1975). Une guerre traumatisante pour le peuple de l’Oncle Sam, d’autant plus qu’elle s’est soldée par une défaite. Mais de manière plus large, c’est l’armée américaine et son environnement qui est questionnée dans cette œuvre.

Une fois de plus la date de sortie du film est importante. Le film sort en 1987 soit 12 ans après la fin de la guerre. Sur le plan de la chronologie cinématographique, Full Metal Jacket est sorti presque 10 ans après Apocalypse Now (qui reste la référence incontestable), 1 an après le Platoon d’Oliver Stone et s’est retrouvé en concurrence directe avec le ton léger de Good Morning Vietnam (avec Robin Williams). Le sujet a donc déjà connu un lourd traitement, d’autant plus que ces films se sont révélés comme des classiques du 7ème art. C’était donc un pari ambitieux pour Kubrick. Un pari qui se révèlera payant sur le plan économique, au vu de son box-office et du succès commercial du film, mais qui ne remportera aucun oscar bien qu’il ait été nommé plusieurs fois. Signe d’une certaine lassitude sur le sujet.

En outre, c’est le 3ème film de guerre et l’avant dernière œuvre de Stanley Kubrick. Pour coller au plus près de la réalité des faits historiques, le réalisateur américain s’est inspiré de deux livres à savoir Le Merdier de Gustav Hasford et Dispatches de Michael Herr. Enfin, il faut quand même rappeler la complexité du film de guerre : c’est un genre où doivent logiquement se retrouver réalité historique et réalisation des plus soignée pour accrocher le spectateur. Comme à son habitude, le souci du détail et le traitement de la folie de l’homme par l’emblématique réalisateur assureront la tâche.

La petite introduction étant terminée, c’est l’heure de l’appel sous les drapeaux et de la camaraderie. Les lumières s’éteignent, le temps s’arrête : place au cinéma, place à l’émotion !

STOP ! Petite précision avant de commencer : le film est proposé en VOST à l’Odyssée. Une fois celui-ci visionné, essayez la version VF qui est un réel bijou de doublage. Dans cette critique, il y aura donc les noms français et les noms anglais. Précision faite, revenons au film.

L’accueil du film n’est pas des plus chaleureux : qui dit militaire dit passage obligé devant le coiffeur pour une coupe des plus uniforme. Sous le bruit des tondeuses, le spectateur découvre les visages de la future escouade. Rien qu’à la lecture de leurs faciès, on peut ressentir que la plupart de ces individus ne sont pas là pour l’amour du treillis.

Comme pour 2001, on retrouve cette manière chère au réalisateur américain de diviser son film en plusieurs parties bien distinctes. Deux parties dans le cas de Full Metal Jacke

Une fois le lit au carré fait et les chaussures bien cirées, on se retrouve pour la première partie du film dans la caserne de Paris Island où nos jeunes égarés vont découvrir les rudiments de la vie militaire enseigné par un sergent instructeur tyrannique. Incarné par le regretté R. Lee Ermey, le sergent Hartman est un semi-automatique à répliques cinglantes et sanglantes. Son long monologue d’introduction deviendra iconique tant le déchainement d’insultes est aussi créatif que puissant.

Projeté au cœur de cette brigade, on se met à chanter, à crier, à supporter et à détester avec eux le sergent instructeur. Deux têtes vont revenir plus souvent : les engagés Guignol (ou Joker en VOST) et Grosse Baleine (Gomer Pyle en VOST). Le premier reste taquin mais répond bien aux exigences militaires alors que le second est inapte voir déficient mental. Guignol deviendra une sorte de professeur particulier pour Grosse Baleine. Suivi de très près par le sergent Hartman, les difficultés de Grosse Baleine vont faire de lui une cible d’humiliations et des lynchages à répétition. Le film va ainsi basculer de plus en plus dans une ambiance très sombre et malsaine. Les soldats vont apprendre à perdre leur humanité et Grosse Baleine va développer une colère froide et vengeresse. Si on a commencé dans un cadre proche du comique avec le monologue d’Hartman, une fin choquante et tragique va venir sceller le premier acte. 

Dans la seconde partie, on suit uniquement l’engagé Guignol au cœur des contrées vietnamiennes. Devenu reporter de guerre pour un journal pro-militaire, il deviendra notre témoin interne de la guerre. Le caractère pointilleux et rigoureux de Kubrick revient à la charge dans ce second acte en nous présentant des décors vraiment immergeant. Petite anecdote : Kubrick a fait la demande spéciale d’importer plus de 10 000 arbres en plastique et a utilisé un terrain en cours de démolition pour reproduire les espaces de guerre du Vietnam.

Maintenant que les hommes sont au front, ils doivent appliquer la destinée qui leur a été imposé. Mais la réalité du camp d’entrainement n’est pas la même que celle du terrain. Petit à petit, on s’enfonce dans l’enfer des combats et malheureusement on se familiarise avec la désinformation, la perte d’un camarade, les horreurs des deux camps… Si on s’intéresse plus en détail à l’engagé Guignol, on voit que se cache en lui une profondeur très intéressante. Il fait partie du cadre militaire mais est pourtant l’un de ceux qui est le plus résigné. Il arbore un badge “Peace” alors que son casque indique “Born to Kill” (Né pour tuer). Il est reporter de guerre pour un journal pro-militaire et pourtant rechigne à éditer les fausses informations que son supérieur lui a demandé. Une confrontation permanente que l’on retrouvera à son paroxysme dans les derniers instants du film. En l’espèce, Kubrick décide de pousser le réalisme dans ses derniers retranchements et nous gratifie d’un final où une poignée d’hommes dont Guignol sont pris au piège dans un guet-apens. Ils sont abandonnés de tous, sans renfort possible. Le protagoniste sera ainsi confronté personnellement au dilemme qui rythme sa vie : tuer ou ne pas tuer…

 Les lumières reviennent et on est heureux de retrouver la chaleur de l’Odyssée après ces deux heures en terres inconnues. On quitte les terres d’Ho Chi Min sans vraiment les quitter. Le retour des soldats n’est pas montré, leurs corps et leurs esprits sont surement toujours coincés là-bas.

Une fois de plus, Stanley Kubrick a réalisé une œuvre de haute volée. La première partie du film représente l’originalité et la force de celui-ci. A l’inverse d’Apocalypse Now ou de Platoon, l’histoire ne nous projette pas immédiatement dans la jungle humide du Vietnam. Kubrick a voulu consacrer beaucoup de temps au développement de la psychologie du marines américain en période de guerre. Et cela passe notamment par cette formation proche de l’endoctrinement. Le seul mot qui doit sortir de la bouche de ces hommes c’est tuer. Des individus qui initialement partent de rien doivent devenir des “prêtres de la mort” si on reprend les doux mots de l’instructeur. Au final, on retiendra cette dualité porteuse d’une lourde critique du monde militaire : la création de d’une nouvelle identité et d’une nouvelle psychologie pour ces individus qui doivent être dévoué au pays, puis la lente destruction de ces derniers dans l’enfer de la guerre du Vietnam.

Critique de Quai des orfèvres par Florence Joannes

Quai des orfèvres, Henri-Georges Clouzot, 1947

« Quai des Orfèvres » adapté du roman policier de S. A. Steeman, est l’un des meilleurs films de Henri-Georges Clouzot. Ce film de 1947 a d’ailleurs remporté le prix du meilleur réalisateur au festival de Venise.  


C’est en effet une oeuvre absolument époustouflante de par sa réalisation, d’abord : une bande son envoûtante, une photographie excellente, un jeu avec la lumière qui intensifie le mystère et des décors qui font renaître le Paris d’avant guerre. Le casting lui aussi est superbe : on retrouve la sublime Suzy Delair, un Louis Jouvet légendaire et un excellent Bernard Blier.


Au début du film, nous faisons la connaissance d’un couple dont Jenny (Suzy Delair) la femme, chante, danse dans un cabaret et rêve d’être célèbre. Un soir, elle accepte de dîner avec un homme d’un certain âge, qui a beaucoup de relations et qui pourrait donc l’aider à faire carrière. Elle se rend chez lui, mais une fois là-bas, il essaye d’abuser d’elle : en se défendant, elle lui fracasse le crâne, puis se réfugie chez une amie, Dora (Simone Renant)

Les problèmes ne s’arrêtent pas là : son mari (Bernard Blier), qui a réussi à savoir où elle était se rend aussi chez cet homme… Dora, elle-même, va s’y rendre pour récupérer la fourrure oubliée par Jenny.

Et, bien sûr, un commissaire fait son entrée, campé par Louis Jouvet, qui va essayer de savoir si les alibis imaginés à la hâte tiennent… En déroulant cette intrigue, Clouzot s’attarde admirablement sur la psychologie de ses personnages, en stigmatisant la jalousie, l’arrivisme la résignation et la honte. Les dialogues sont irrésistibles, parfois cinglants, et on est à la fois captivé par la lente progression de l’enquête et les efforts des personnages pour s’en sortir.

Ce film présente aussi des traits assez novateurs : le commissaire Antoine a adopté un enfant noir, et Dora est explicitement présentée comme homosexuelle.« Vous êtes particulièrement sympathique, mademoiselle Dora, vous savez pourquoi ? Vous êtes un type dans mon genre, avec les femmes vous n’aurez jamais de chance… » lui fait remarquer le commissaire…


Vous aurez donc compris que ce film n’a pas pris une ride ! Et si vous voulez savoir comment tout cela se termine, rendez-vous à L’Odyssée…