Critique du « Boulevard du crépuscule » par Sophie Pierre

Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, 1950

L’Odyssée présente actuellement Boulevard du crépuscule, chef-d’oeuvre de Billy Wilder, sorti en 1950. Tirant son nom du fameux boulevard hollywoodien, le film questionne l’industrie cinématographique états-unienne en mêlant subtilement humour et drame dans un film noir somptueux.

Boulevard du crépuscule est l’histoire de deux personnages broyés par la machine hollywoodienne : Joe Gillis, jeune scénariste endetté et Norma Desmond, vieille actrice du muet qui n’arrive plus à trouver sa place dans ce cinéma devenu parlant. Élaboré autour de flash-back, le film s’ouvre sur un cadavre gisant dans une piscine. Une voix off narre le parcours funeste de cet homme dont on comprend qu’il s’agit de Joe Gillis. Cet homme s’est réfugié quelques temps plus tôt par hasard chez Norma Desmond lors d’une course poursuite. Alors qu’elle apprend qu’il est scénariste, la vedette délaissée lui propose de l’employer. Hébergé dans la luxueuse villa de l’artiste et couvert de cadeaux, Joe Gillis profite quelques temps de la situation mais tombe sous le charme d’une jeune femme, Betty. Norma, follement jalouse, ne le laisse pas quitter la propriété.

Film emblématique de l’âge d’or hollywoodien, Boulevard du crépuscule porte avec acuité un regard sur l’industrie cinématographique des années 50, encore dominée par le système des studios. Le film révèle les rouages d’une mécanique totalisante et en dévoile les aspects les plus négatifs à travers le personnage de Norma Desmond. Cette star du cinéma muet dont plus personne ne ne se soucie, depuis l’avènement du parlant, sombre doucement dans la folie. Alors qu’elle ressasse sans cesse une époque révolue, son narcissisme la pousse à croire qu’elle retrouvera son aura des années 20. Vieillie et maquillée à outrance, cette actrice propulsée par l’apparition du star system devient un spectre du muet qui cherche à nouveau la lumière.

Le film est un hommage surprenant à tout un pan de l’histoire du cinéma, à ces monstres sacrés du muet, tenus définitivement au silence par une nouvelle industrie galopante. On pense à Erich von Stroheim, interprète du domestique de Norma, qui a quasiment arrêté sa carrière de cinéaste à l’arrivée du parlant, à l’apparition de Buster Keaton et évidemment à Gloria Swanson qui offre une inoubliable performance d’actrice.

Critique « Le Bossu de Notre-Dame » par Janaina Iszlaji

Le Bossu de Notre-Dame de Gary Trousdale et Kirk Wise, 1996

Après tant d’années loin des classiques Disney, l’incendie de la cathédrale de Paris m’a ravivé la volonté de revoir le Bossu de Notre-Dame. Messouvenirs du film étaient vagues, une fois il ne m’avait pas particulièrement marqué pendant mon enfance. L’expérience de revenir sur ce classique a été formidable, dépassant largement mes attentes initiales. La production réalisée par Kirk Wise et Gary Trousdale est une adaptation du roman Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831). Le récit tourne autour de Quasimodo, un bossu qui vit emprisonné à la cathédrale de Paris paralysé par la peur de se montrer au monde. C’est un film qui révèle l’opposition entre l’apparence et l’essence des êtres humains. Chef- d’oeuvre original, Le Bossu de Notre-Dame figure parmi les plus adultes et les plus touchants des classiques Disney. Avec des images précieuses de Notre Dame de Paris, le film célèbre les symboles majeurs de la culture française.     

Cette version destinée aux enfants modifie l’histoire de base de Victor Hugo. L’intrigue du film se déroule à Paris en 1482 et narre le drame d’un homme né bossu qui devient le carillonneur de Notre-Dame. Élevé par Frollo, un juge lié à l’église et détenteur d’un grand pouvoir politique dans la ville, Quasimodo vit emprisonné dans la cathédrale et rêve du monde hors des murs de l’église. Le jour où il décide de s’enfouir pour voir la Fête des Fous, Frollo intervient pour réaffirmer la règle qui l’empêche de sortir de Notre-Dame. Malgré l’intimidation, le bossu désobéit à son “maître”et part en vue de découvrir la beauté et les dangers du monde. C’est la rencontre avec la gitane Esmeralda et le capitaine Phoebus le change profondément.

Il s’agit d’une production où les personnages se révèlent les plus complexes de la plupart des classiques Disney: Quasimodo d’apparence “monstrueuse” est en vérité une âme sensible en quête de liberté; Esmeralda, la danseuse “impure” est essentiellement humble, gentille et audacieuse ; Phoebus, le chevalier obéissant est au fond un héros courageux qui se révolte contre les autorités de l’etat, au moment où elles menacent la vie du peuple. Frollo est sans la moindre doute, le plus fascinant et complexe méchant jamais créé par les studios Disney. Le juge est un homme sévère qui commet des actes vils étant persuadé d’agir pour le bien. En défense de la morale chrétienne, il persécute et menace tous ceux qui ne sont pas comme lui. C’est son désir pour Esmeralda qui renforce sa crise intérieure bien illustrée par Alan Menken dans la chanson Infernal: 

 «Est-ce ma faute? Pourquoi ce blâme? C’est cette sorcière gitane par qui mon coeur s’enflamme. Est-ce ma faute, si notre Père à fait les hommes moins puissants que Lucifer. Par pitié, Maria, protèges-moi du mauvais sort;  De cette fleur du mal et de son corps. Détruis Esmeralda, qu’un rideau de feu soit son linceul.»

 La thématique religieuse est centrale dans le film: la corruption morale des intégrants de l’église, l’intolérance religieuse et l’abus de pouvoir sont au coeur du récit qui nous interroge sur la nature de ce que nous appelons monstrueux. De manière générale, la force du Bossu de Notre-Dame réside dans les ambiguïtés de ses personnages: le juge injuste, le bossu gentil, le chevalier rebelle etc. Esmeralda est la plus remarquable d’entre eux: femme séduisante et “impure”, elle est pourtant la plus capable de se sacrifier en faveur des malheureux. Courageuse et humble, la protagoniste nous rappelle la figure chrétienne de Marie Madeleine et nous touche particulièrement pendant la chanson Les bannis ont droit d’amour; l’une des plus belles et spirituelles chansons Disney:

  «Je ne sais, Seigneur, si ces mots; Monteront jusqu’au Ciel; Si Tu entendras tout là-haut. Ce très humble appel. Moi, l’exclue, l’impure, la Gitane; En Toi, j’espère toujours. Car dans le cœur de Notre-Dame. Les bannis ont droit d’amour. Protège, mon Dieu, les malheureux. Éclaire la misère des cœurs solitaires.»

            Connu par les merveilleuses compositions des films La Belle et la Bête, Pocahontas et Aladdin, Alan Menken a élaboré la bande originale du Bossu de notre-Dame à partir des mélodies de chants grégoriens. Ce travail musical a été salué par la critique à travers la nomination pour l’oscar de la meilleure musique de film de 1997. Dans les voix de Francis Lalanne (voix du bossu), Jean Piat (Frollo), Rebecca Dreyfus (Esmeralda) et Emmanuel Jacomy (Phoebus), le doublage français a fait succès auprès du public. Malgré le mauvais accueil de la part des fans de Victor Hugo qui attendaient une histoire plus fidèle au roman, Le Bossu de Notre Dame s’est hissé en tête du box office français de 1996. Film magistral qui mérite d’être vu soit par l’importance des sujets abordés, soit par la beauté des illustrations de la cathédrale. Une très belle réussite de Wise et Trousdale qui nous invite à réfléchir  sur la valeur de la dignité humaine et sur le sens de la véritable fraternité chrétienne. Suite à l’incendie de Notre-Dame de Paris, le cinéma Odyssée rend hommage à ce symbole national et à l’oeuvre de Victor Hugo dans notre programmation du mois de juin. Classique  incontournable pour tous les fans de Disney! 

Critique « Les Chasses du comte Zaroff » par Matthias Giachino

Les Chasses du comte Zaroff de Ernest B. Schoedsak et Irving Pichel, 1934

Chères lectrices, chers lecteurs, 

Avec l’Odyssée, toutes les époques du cinéma sont mises à l’honneur. Avoir une telle salle est une opportunité unique pour développer sa culture cinématographique où il est parfois nécessaire de braver les frontières du temps Aujourd’hui, cap sur un classique des années 30 : Les Chasses du comte Zaroff.

Sorti en 1932, ce film est une production américaine d’Ernest B. Schoedsack et Irving Pichel. Si Irving Pichel, acteur de formation, fait l’objet d’une filmographie plutôt anecdotique, celle d’Ernest B. Schoedsack est plus contrastée. En l’espèce, ce dernier est un spécialiste du genre fantastique grâce à ses deux œuvres majeures : Les chasses du comte Zaroff (1932) et King Kong (1933). Anecdote intéressante : les deux films ont été tourné dans les mêmes décors. Le réalisateur est surtout reconnu pour sa patte artistique où se mêle une utilisation de décors grandeur nature et une production technique en avance sur son temps. Ce qui nous donne deux films d’exceptions définissant les codes du genre.

L’introduction touchant à sa fin, les contours d’une île bien mystérieuse se dessine à l’horizon. Les lumières s’éteignent, le temps s’arrête : place au cinéma, place à l’émotion !

Désormais, nous sommes au côté d’un capitaine de navire dont les préoccupations deviennent de plus en plus inquiétantes. En l’espèce, les balises de localisation auquel il est confronté semblent être contradictoires aux indications de la carte maritime. Le bateau fait donc fausse route et vient s’échouer sur une île au relief hostile. Le seul survivant de ce naufrage n’est autre qu’un chasseur internationalement réputé : Bob Rainsford. Une fois arrivé sur ce bout de terre qui semble pourtant si désert, le protagoniste du film tombera nez à nez avec une demeure aux airs gothique et lugubre. Réceptionné par un serviteur répondant au nom d’Ivar, l’accueil est glacial tant ce personnage est silencieux et physiquement apeurant. Ivar sera soudainement stoppé par une voix obscure : celle du comte Zaroff. Il porte sur lui l’élégance et le dédain de la haute bourgeoisie. Physiquement, sa morphologie et son visage si sombre inspire le vice. D’autant plus que l’acteur choisi pour ce rôle, Leslie Banks, a un regard globuleux assez terrifiant. Mais rapidement, Bob ne sera pas seul dans cette situation de rescapé. Le château du comte est en quelque sorte une demeure pour les perdus en mer. Notre chasseur rencontre ainsi Eve Throwbrige et son frère Martin.

Cependant, derrière cette vie de château, une bien étrange passion nourrie les désirs du comte Zaroff. Grand chasseur qu’il est, ce dernier reconnait qu’il s’ennuie à chasser l’animal. Il a parcouru la terre entière et à chasser tout type de bêtes. Lasse de cette passion qui se meure, le comte a décidé de développer une nouvelle forme de chasse. En effet, Eve et Bob se rendent vite compte que la passion du comte est de s’attaquer à un animal particulier : l’homme. Face à cette révélation et à des disparitions intrigantes, les deux rescapés tentent tant bien que mal d’enquêter et de comprendre. Mais les recherches se retrouvent vite écourter par les plans macabres du comte. S’ensuit ainsi une longue chasse à l’homme où le comte braconne Bob et Eve sur des terres qu’il connait par cœur…

Face à ce film, deux thématiques surgissent et interrogent. La première est évidemment celle de la chasse et surtout le rapport qu’il existe entre le chasseur et le chassé. Ici, une ligne est franchie : l’animal et l’humain se confondent. On alterne fréquemment le point de vue du chasseur et du gibier, ce qui provoque une sensation très stressante. Quand bien même on est confronté à des êtres humains, Bob et Eve subissent le sort de l’animal chassé. Et même si l’engagement des deux réalisateurs n’est pas clairement affirmé, on ressent cette volonté d’échanger les rôles et de mettre l’humain face à ses actes. Ils sont traqués, désavantagés et déboussolés dans des décors immersifs de forêt et de marécage. La chasse devient un jeu où la survie est votre seule motivation.

Le second thème, quant à lui, est plus indirect et correspond à la relation générale que Zaroff entretient avec l’ennui. Il permet de voir comment l’ennui a pu ronger un homme au point de considérer ce genre d’activité. Un ennui qui pousse un être à cultiver des envies et des passions pour ce qui a de plus extrême. La chasse aux animaux ne suffit plus pour Zaroff, il lui faut une nouvelle sensation, une nouvelle forme d’adrénaline. Pour combler ce vide, il se nourrit de sa folie et de sa capacité à ne plus voir les barrières tant morales que matérielles. La chasse à l’homme devient acceptable et possible à ses yeux. Elle devient l’unique raison de sa vie.

Mais au-delà de ces deux sujets, le spectateur est surtout plongélivres des années 60 / 70 où se mêle de courts récits tournant autour du mystère, du fantastique et de l’horreur. Les décors et l’intrigue y sont pour beaucoup. Mais cela est sublimé par la réalisation plutôt avant-gardiste de Schoedsack et son compère Pichel mais aussi par l’interprétation très théâtrale du compte de Zaroff par Leslie Banks. Chaque plan joue avec l’excentricité du personnage. Les grands yeux de l’épouvante propre à l’acteur et sa captation par la caméra ont créé un personnage marquant du 7ème art. On assiste à une prestation assez similaire à celle de Béla Lugosi dans le film Dracula de 1931.  Autant sur le plan physique que sur le jeu d’acteur remarquable.

Finalement, c’est un film court, sans détour et très appréciable que nous offres les deux réalisateurs. Si de premier abord, le scénario peut sembler des plus simple, ce dernier cache quand même des sujets profonds et intéressants. L’œuvre traite avec brio l’éventualité où l’homme, qui se définit comme un chasseur, devient le chassé. Le changement de paradoxe est total. Il est certain en tout cas que la citation de Thomas Hobbes n’a jamais eu d’aussi belle illustration : l’homme est un loup pour l’homme.

Critique de « Jusqu’à la garde » par Lisa Gerges

Jusqu’à la garde de Xavier Legrand 2017

Une claque au sens figuré ou au sens propre ?

« Avant que de tout perdre » et quelques années « jusqu’à la garde alternée », Xavier Legrand est sur la voie de la locution pour ses courts et longs métrages. Tous les deux primés respectivement au Festival de Clermont-Ferrand et de la Mostra de Venise, Xavier sait parler à ses spectateurs pour les emmener à des émotions intenses.

On sort de la salle complètement bouleversé ! Les divorces sont entrés dans les mœurs depuis des années. Cela parait totalement ordinaire dans notre société ainsi rien ne prévaut à une histoire intense et poignante. Certains couples se battent pour la garde des enfants. Certains sont prêts à tout pour nos progénitures. C’est pour cela que la mère décide de mettre en lumière la violence du père et que ce dernier nie tout en bloc en criant au mensonge.

Plus on avance dans le film plus nous sommes sans voix. Il monte crescendo grâce au prisme de la loi qui vient éclairer ce divorce : un juge très froid et des avocats aux crocs acérés. Ils ont la haute responsabilité de savoir quel parent est le plus amène d’élever leur enfant. Ce dernier est au milieu de ce thriller familial. Cet enfant nous transmet à la perfection sa peur et parvient à nous rendre empathique sur son sort.

Xavier Legrand garde le suspense. Il est difficile de savoir vers où le film va tendre. Et ce même avec le personnage du père qui passe de la douceur à l’accès de colère en quelques secondes. Ce sentiment d’angoisse face aux émotions que dégagent le père est notamment fort lors des scènes dans la voiture qui sont très puissantes. Le père devient vite un personnage synonyme d’inquiétude. Il est incarné par Denis Ménochet. Cet acteur a su montrer tout son talent et sa justesse d’incarnation au sein de ce film. Cela lui a même valu une nomination au César du meilleur acteur pour ce film qui est amplement méritée.

Pour finir, ce film est à voir afin de ressentir les émotions que peuvent provoquer un jugement sur la garde d’un enfant. Le suspense se tient jusqu’au dénouement final qui se regarde en apnée.

Critique de « Sunset Boulevard » par Maximien Wald

Sunset Boulevard de Billy Wilder, 1950

Sorti en 1950, le Boulevard du Crépuscule tire un portrait amer de l’industrie d’Hollywood qui, derrière sa splendeur et son prestige, possède une facette cruelle et illusoire qui n’a aucune pitié pour ceux qui ne parviennent pas à s’adapter à un monde qui change. Proposant une vision métaréflexive sur le cinéma à travers un récit porté par un cadavre flottant à la surface d’une piscine, le film de Billy Wilder vient transcender la toile du 7ème art en offrant comme on l’en voit que trop rarement, du cinéma qui parle de cinéma.

Les péripéties prennent place à travers un long flashback mené par la voix-off du héros Joe Gillis, scénariste couvert de dette et poursuivit par des créanciers. Il trouve refuge par hasard chez Norma Desmond, ancienne star du cinéma muet, portant sur ses épaule et à travers ses rides les vestiges d’un cinéma qui jadis lui faisait gloire. Tout deux meurtris par une industrie cinématographique intransigeante et nourris par le désir du succès, le scénariste et l’actrice déchues entreprennent d’écrire un scénario qui marquerait le come-back de cette dernière sur grands écrans.

Ainsi, ce qui rend le Boulevard du crépuscule si fascinant, c’est que Billy Wilder filmait dés 1950 le déclin d’Hollywood qui pourtant, à travers nos yeux de spectateurs du XXIème siècle, vivait à cette période-là son âge d’or. La nostalgie n’est donc en réalité que l’expression d’un désir insatisfait en constant renouvellement et souvent soumis à la subjectivité de celui qui regrette l’époque d’antan. Et que ce soit le passage tragique du muet au parlant en 1926, l’arrivée de la couleur au courant des années 1930 ou la démocratisation de la télévision dans les foyers dès les années 1950… L’histoire du cinéma aura toujours quelque chose à envier au passé tel le sentiment d’une mélancolie à l’égard d’une vision porté sur « la belle époque » qui a été et qui ne sera plus et dont le Boulevard du crépuscule en est une brillante interprétation.

Critique de « Dalton Trumbo » par Antoine Ponza

Dalton Trumbo, Jay Roach, 2015

Plus ou moins passé aux oubliettes de l’histoire politique, tant du cinéma que des États-Unis, le parcours de Dalton Trumbo a retrouvé la lumière dans un film biographique sorti en 2015. Celui-ci aborde la question de la création artistique au moment d’une période de tensions nationalistes : la guerre froide.

Réalisé par Jay Roach – notamment producteur des documenteurs Borat et Brüno – et porté haut en couleurs (d’époque) par Bryan Cranston dans le rôle-titre, Donald Trumbo (2015) éclaire de manière mi-réaliste (la moustache) mi-romancée (Bryan Cranston) la vie d’un scénariste à succès après-guerre aux États-Unis, mis en prison pour ses opinions politiques. Un film qui scénarise la vie d’un scénariste de films se voue à une mise en abyme quasi automatique, qu’elle fonctionne par totale représentation ou par allusion. En s’inspirant de la vie d’un scénariste des années 1940 dans Barton Fink (1991), les frères Coen servaient grâce à ce mécanisme leur meilleure recette, fantasque et humoristique. Plus proche de leur Avé, César ! (2016), satire d’Hollywood sur fond de maccarthysme, Donald Trumbo joue à sa façon la carte du film dans le film. Par le prisme d’un personnage incontournable du cinéma américain, l’œuvre questionne ainsi, directement ou indirectement, le genre auquel il s’attelle – le film biographique – et la représentation de la politique et de l’histoire au cinéma.

Si à la fin du film Dalton Trumbo se félicite d’avoir « retrouvé [son] nom », c’est-à-dire sa gloire d’antan, sa famille et sa liberté, il semble qu’hors de la diégèse, son patronyme a perdu de sa célébrité depuis. Certes, longtemps à Hollywood, le nom du scénariste constituait un argument promotionnel, bien plus que celui du réalisateur, mais la tendance s’est inversée aujourd’hui. Si Trumbo a fait carrière avec des cinéastes dont les noms ont perduré autant que ceux de leurs œuvres, citons pêle-mêle Victor Fleming, Joseph Losey ou Robert Aldrich, le sien a sans doute aussi été occulté par les œuvres auxquelles sa plume a donné vie. Parmi lesquelles on trouve Johnny got his gun (1971), sa propre adaptation de son roman antimilitariste, Vacances romaines (1953) de William Wyler, une histoire d’amour inscrite à la Bibliothèque du Congrès et vainqueur de trois Oscars ou Spartacus (1960) de Stanley Kubrick, dépeignant une révolution d’esclaves dans la Rome antique, également inscrit au fameux registre d’Etat et vainqueur de quatre Oscars. Cela étant, nous pouvons enfin formuler l’hypothèse que les affres publiques qu’il eut à subir à partir des années 1940 – racontés par le film – se sont répercutés sur sa postérité relative.

L’histoire débute à la manière d’un conte. En 1947, à Los Angeles, Dalton Trumbo profite des fruits de son travail acharné, reconnu génial tant par ses pairs que par la critique. Entouré d’une charmante famille, il parvient à allier ses convictions de « défenseur des travailleurs » et une vie plutôt luxueuse dans une belle et blanche maison. Face au conflit mondial grondant en 1939, il déclare ouvertement sa conviction non-interventionniste avec la publication de Johnny got his gun ; Trumbo se situe alors très à la gauche de l’opinion publique, un antécédent qui ne jouera probablement pas en sa faveur. Lorsque l’Allemagne nazie envahit l’URSS de Staline, il révise sa position et adhère en 1943 au Parti communiste. Au milieu de ses comparses « rouges », scénaristes, acteurs ou producteurs, Trumbo n’est pas dépeint comme le moins impliqué, mais peut-être le plus idéaliste. Quoi qu’il en soit, la fin du conflit mondial signe les prémices de la guerre froide, et toute personne soupçonnée d’amitiés à l’égard des soviétiques encoure l’opprobre de ses concitoyens et de la toute nouvelle Commission parlementaire sur les activités antiaméricaines : la chasse aux sorcières a commencé. Usant d’intimidation et de chantage, la Commission auditionne et poursuit en justice les membres de sa liste noire, dont les « Dix d’Hollywood », un groupe de scénaristes, poussant chacun à l’aveu de leur crime supposé, à savoir leur affiliation au Parti communiste et des actes de propagande par le biais du cinéma, ainsi qu’à la dénonciation de leurs confrères. Trumbo, récalcitrant, est envoyé purger une peine de onze mois dans un pénitencier du Kentucky. Puis, interdit de travail, relégué à la marge de la société hollywoodienne, il tente tant bien que mal de subsister aux besoins de sa famille, écrivant à la pelle des scénarios anonymes de films médiocres.

En déroulant une trame narrative assez classique, le film a pour mérite de réhabiliter le nom d’une figure essentielle d’Hollywood. Convoquant avec malice d’autres personnages mythiques, comme les acteurs John Wayne ou Kirk Douglas, participant respectivement à la ruine puis à la reconnaissance de Dalton Trumbo, il montre de quelle manière une politique d’Etat – en particulier ici la volonté de contrôle de l’industrie cinématographique à des fins de propagande – peut influer sur l’opinion et le cours d’une vie, et à l’inverse le pouvoir circonstanciel de l’implication politique de personnalités publiques. Si ce film ne l’évoque pas, on ne pourra pas s’empêcher de comparer les prises de position de Trumbo à celles de l’écrivain d’origine hongroise Arthur Koestler. Né comme lui en 1905, Koestler adhéra au Parti communiste allemand au début des années 1930, en réaction au nationalisme et au nazisme grondants. Journaliste et écrivain engagé contre la peine de mort, il décrivit la révolte de Spartacus dans Les Gladiateurs (1938) et arma l’opinion d’un roman pamphlétaire intitulé Le Zéro et l’infini (1940) contre le totalitarisme soviétique. Il œuvra avec le ministère de l’information britannique pendant la Seconde guerre mondiale et ses écrits servirent la propagande anticommuniste étasunienne. Si les deux hommes ne se sont probablement jamais croisés, leur vie d’écrivain à la fois similaire et dissemblable semblent paradoxalement mêlées.

Critique de « Sicilian Ghost Story » par Calvin Roy

Sicilian Ghost Story, Fabio Grassadonia, Antonio Piazza, 2018

A sa sortie en juin 2018, avec moins de 10’000 entrées, Sicilian Ghost Story n’a pas trouvé son public. Pourtant, le film est une perle rare, une bizarrerie cinématographique débordante d’humanité, à mi-chemin entre réalisme crasse et fantastique onirique.

Luna, 13 ans, est amoureuse de Guiseppe. Elle prend son courage à deux mains et ose lui déclarer sa flamme à la sortie de l’école. Elle lui confie des lettres d’amour, il l’amène faire un tour à moto… Mais leur idylle est de courte durée, Guiseppe disparaît mystérieusement. Luna semble être la seule à s’en inquiéter et se montre prête à tout pour retrouver sa trace…

Il est très difficile de coller une étiquette à Sicilian Ghost Story : à la fois drame, film de gangster, récit fantastique et teen movie, les deux réalisateurs jonglent brillamment avec les genres pour un résultat déconcertant. Le théâtre du récit : un petit village sicilien entouré d’une inquiétante forêt. Selon l’écrivain Leonardo Sciascia, « la Sicile est toute entière une dimension fantastique et on ne peut y entrer sans imagination » ; un crédo qu’ont magnifiquement appliqué Fabio Grassadonia et Antonio Piazza tout au long de leur œuvre. En effet, ils sont partis d’une histoire vraie, l’implication de la Mafia dans la disparition d’un jeune garçon en 1996, pour en faire une expérience de cinéma onirique. Les réalisateurs ne s’intéressent pas à la pègre en elle-même, mais aux deux adolescents, à l’amour de Luna et Guiseppe. L’humanité des personnages crève l’écran : comment vivre, comment aimer, alors que la mainmise de la Mafia sur la région est si forte ? Le duo filme la Sicile dans ce qu’elle a de plus beau et de plus laid à offrir : au sein de plans d’une beauté à couper le souffle ont lieu les pires atrocités. Les objectifs de caméra utilisés par les cinéastes déforment les perspectives du cadre et donnent le sentiment que les personnages vivent dans une maison de poupées. Le film déstabilise ainsi le spectateur ; et ce jeu de décalage vient renforcer l’étrangeté du film, où la magie fantastique flirte avec la réalité du crime…

Cette œuvre est un acte de révolte désespéré des deux cinéastes, œuvre dans laquelle ils expriment leur colère envers leur pays, envers l’inaction de leur gouvernement qui permet au crime de prospérer. Mais alors qui est le fantôme évoqué dans le titre ? Probablement Guiseppe, sublime symbole de cette rébellion italienne, fantôme protecteur et bienveillant, victime de l’indifférence de son pays. En définitive, malgré son ancrage solide dans la vérité historique des faits, Sicilian Ghost Story s’apparente plutôt à un conte de fée macabre qui n’a rien à envier aux meilleurs films de Guillermo Del Toro… L’idée de rêve est d’ailleurs omniprésente dans le film, Luna rêve de Guiseppe, rêve de le retrouver, rêve d’un ailleurs. Si bien que la frontière entre rêve et réalité devient progressivement poreuse et ambigüe. S’agit-il de l’imagination d’une jeune fille ou d’une cruelle et étrange réalité ? Ou peut-être est-ce l’imagination de Guiseppe ? Le film brouille les pistes jusqu’à atteindre une dimension qui dépasse le réel, qui dépasse l’imaginaire, une dimension à la fois sublime et terrifiante.

A mi-chemin entre Le Labyrinthe de Pan et Mulholland Drive, Sicilian Ghost Story est une pépite, un conte de fée (dés)enchanté et onirique qui surprend et émeut. Le film, au même titre que le fantôme de Guiseppe, hante longuement la conscience du spectateur de sa présence magnétique…